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Marie Touya de Méracq

1877 – 1976

I. La traversée (1893)

Le 30 octobre 1893, Marie Touya a seize ans lorsqu'elle aperçoit, depuis le pont du vapeur La Bretagne, la silhouette de cuivre de la Statue de la Liberté s'élever au-dessus de la baie de New York. Après trois semaines en mer, ce n'est pas l'arrivée qui l'émeut le plus — c'est le départ qu'elle porte encore en elle : ses parents, son frère Jean-Baptiste, et sa sœur aînée Marie, alors sur le point d'accoucher, qu'elle a laissés dans le village béarnais de Méracq.

Après l'examen des immigrants à Ellis Island, ouvert seulement un an plus tôt, Marie traverse seule le continent américain en train, de New York jusqu'à San Francisco ; un voyage de plusieurs jours supplémentaires dans une langue qu'elle ne maîtrise pas encore. Elle porte avec elle la ferme intention d'échapper à la misère qui étouffe le Béarn.

 

II. Les blanchisseries françaises de San Francisco (1895–1904)

Dès 1895, Marie travaille dans les blanchisseries françaises de San Francisco. Les conditions y sont éprouvantes : des journées de quinze heures debout, des fers chauffés au gaz, des essoreuses sans protection qui mutilent les bras, trente cents par jour. Mais Marie ne se résigne pas.

En octobre 1895, elle épouse Louis Lamotte, ouvrier blanchisseur d'origine belge, et ensemble ils s'engagent dans le combat syndical. À partir de 1900, tandis que la presse de Hearst publie des enquêtes retentissantes sur les « esclaves des lessiveuses », Louis et Marie organisent les ouvrières. En novembre 1900, le Syndicat des Blanchisseurs Français nº†23 est fondé. Louis en est élu président ; Marie siège au comité exécutif, puis au comité financier — postes de confiance réservés aux personnes dont l'intégrité est reconnue de tous.

En novembre 1901, lors d'un banquet réunissant cent vingt-huit convives, Louis reçoit une montre en or gravée en hommage à son engagement. Marie, elle, continue sans bruit, portant l'action là où elle peut. Les grèves se succèdent, les droits avancent. La journée de travail est réduite, puis plafonnée par ordonnance.

III. La Villa El Verano (1904–1920)

Vers 1904, Marie et Louis quittent la ville pour la Vallée de la Lune, en comté de Sonoma. Ils rejoignent la famille Nevraumont à la Villa El Verano, une auberge de famille enchâssée dans les vignes et les sources thermales. Marie en tient le bureau, organise les excursions, danse avec les clients le soir de la Bastille, et commande en Allemagne des cartes postales illustrées pour les envoyer à son père à Méracq — preuve vivante qu'elle a réussi.

En décembre 1910, elle traverse la baie seule pour assister au concert en plein air de la diva Luisa Tetrazzini, donnée devant deux cent cinquante mille personnes dans Market Street pour la ville rebâtie après le séisme de 1906. Ce soir-là, son monde s'arrête. Elle écrit à son père : elle a entendu un ange chanter.

Mais les deuils s'accumulent : sa mère meurt en 1901, son père en 1917, sa sœur de tuberculose en 1918. Et dans le silence de ces pertes, Louis Lamotte voit une occasion. Il a rencontré une jeune divorcée, Rita Gonella Wyatt, vingt-sept ans. En 1920, Marie Touya est internée à l'hôpital psychiatrique de Napa — sans jugement médical indépendant, sans famille pour la défendre. Elle a quarante-deux ans.

IV. Napa, et les trente dernières années (1920–1976)

En décembre 1923, après vingt-six ans de mariage et trois ans d'enfermement de Marie, Louis Lamotte obtient l'annulation de leur union en déclarant qu'elle avait toujours été folle — y compris le jour de leurs noces. Aucun autre témoin. Un mois plus tard, il vend la villa et s'installe avec Rita dans la ville. La villa elle-même brûlera jusqu'aux fondations en 1927.

Marie reste enfermée à Napa vingt-cinq ans, dans un établissement surpeuplé où plus de douze cents femmes s'entassaient à l'époque de son admission. On ne sait pas ce qu'elle y a vécu. Les archives restent closes, même un siècle plus tard.

Relâchée à une date inconnue, elle passe ses dernières années dans une maison de retraite à Cloverdale — le Manzanita Manor — réputée pour être la meilleure du comté. On l'y visite, on y chante pour elle, on y fête son anniversaire d'avril. Quelqu'un a veillé sur elle, on ne sait qui.

Marie Touya meurt le 8 février 1976, à quatre-vingt-dix-neuf ans, d'une pneumonie bronchique. Elle était en bonne santé par ailleurs : petite, les yeux bleus, les cheveux gris. Elle pèse quarante kilos. Le comté l'enterre dans une tombe sans nom au cimetière de Santa Rosa, la prenant pour une indigente sans famille.

Épilogue : retrouvée

C'est l'archiviste du comté de Sonoma, Sandy Frary, qui la retrouve en cartographiant le champ des indigents. De France, sa grand-nièce Marie-Claude Heydemann avait entre-temps découvert des photographies non identifiées, et contacté son cousin Jacques Laborde, à Méracq — descendants de la sœur et du frère de Marie. Ensemble, ils avaient commencé à la chercher.

Elle qui avait traversé l'Atlantique seule à seize ans, organisé les premières ouvrières syndiquées de San Francisco, géré une auberge dans la Vallée de la Lune, et entendu Tetrazzini chanter sous les étoiles de Noël — Marie Touya n'était ni folle, ni oubliée. Elle attendait simplement qu'on vienne la chercher.

Lire l'histoire complète dans Partir N° 23

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