Du Béarn à la Sibérie
L'extraordinaire destin d'Élisabeth Bourgeois de Richemont,
devenue Ekaterina Nikolaïevna Mouravieva, comtesse Amourski
Une enfance entre Paris, le Pays basque et le Béarn
Élisabeth Bourgeois de Richemont naît à Paris le 18 novembre 1815, dans une famille dont les racines s'ancrent bien loin de la capitale. Son père, Jean Nicolas Bourgeois de Richemont, né à Bar-le-Duc en 1768, exerce le métier de maître de forges et partage son existence entre Paris et Atherey, au Pays basque, où il meurt en 1841. Sa mère, Anne Élisabeth d'Houdouart, née vers 1779, choisit quant à elle de finir ses jours en Béarn, à Gelos, où elle s'éteint en 1866.
C'est précisément ce village de Gelos, aux portes de Pau, qui va devenir l'ancrage béarnais de toute la famille et, plus tard, le port d'attache d'Élisabeth elle-même. Dès 1852, son nom apparaît dans les listes d'étrangers qui fréquentent la ville thermale et mondaine de Pau, alors prisée de l'aristocratie européenne. En 1856, elle s'installe à Gelos, dans une maison du bourg — aujourd'hui rue Louis-Barthou — où elle vivra ses dernières années entourée d'un domestique et de son fils Victor, qui y demeurera lui aussi jusqu'à sa mort, célibataire, en 1888.
La maison de Gelos passera ensuite à ses petits-enfants, Nicolas et Marie Élisa, nés du second fils d'Élisabeth, Jules Marie Magloire Bourgeois de Richemont — maître de forges comme son père, à Atherey — et de Marie Uhart, cultivatrice. Ni l'un ni l'autre ne se marieront, mais tous deux continueront d'habiter, plus ou moins régulièrement, la demeure familiale béarnaise. Aujourd'hui encore, Élisabeth repose dans le caveau de famille du cimetière de Gelos — un lieu modeste, presque anonyme, sans commune mesure avec la place qu'elle occupe dans la mémoire d'un pays situé à onze mille kilomètres de là.
La rencontre d'Aix-la-Chapelle et le grand départ
Le destin d'Élisabeth bascule en 1844. Elle a vingt-neuf ans lorsqu'elle rencontre, aux eaux d'Aix-la-Chapelle en Allemagne, un officier russe de trente-cinq ans, Nikolaï Nikolaïevitch Mouraviev, grand propriétaire terrien et militaire, qui achèvera sa carrière comme général de division en 1841 avant de se tourner vers les fonctions de gouverneur civil et militaire. Une promenade au bord du Rhin scelle une idylle qui va conduire la jeune Béarnaise d'adoption jusqu'aux confins de l'Empire russe.
En 1847, alors que Nikolaï vient tout juste d'être nommé gouverneur de la région de Toula, Élisabeth entreprend d'elle-même le long voyage de Gelos à Toula, en Russie, pour venir dire oui de vive voix à sa demande en mariage. Le mariage a lieu cette même année : Élisabeth devient pour toujours Ekaterina Nikolaevna Mouravieva, adoptant à cette occasion la religion orthodoxe et un prénom russe sous lequel la Sibérie tout entière la connaîtra.
Neuf années aux confins de l'Empire : la Sibérie orientale
La même année 1847, Nikolaï Mouraviev est nommé gouverneur général de Sibérie orientale. Commence alors, pour le couple, une aventure de neuf années durant lesquelles Ekaterina accompagne son mari dans ses expéditions, souvent périlleuses, à travers cet immense territoire. En 1849 déjà, elle le suit jusqu'au Kamtchatka ; ensemble, ils parcourent plus de dix mille verstes — soit plus de dix mille sept cents kilomètres — en bateau, à cheval ou en chariot, à travers toundras, montagnes et marécages.
Le gouverneur lui refuse d'abord de l'accompagner lors de sa première descente du fleuve Amour, mais ne peut l'empêcher de participer à la seconde. C'est de ces années que naît la légende, sans doute enjolivée mais tenace en Sibérie, d'une attaque de loups au cours de laquelle le couple, versé dans la neige après le renversement de leur troïka, aurait dû affronter la meute à mains presque nues — Nikolaï abattant l'un des fauves d'une dernière cartouche, Ekaterina achevant elle-même, au couteau, celui qui s'apprêtait à terrasser son mari épuisé.
Au-delà de la légende, l'action de Nikolaï Mouraviev marque durablement l'histoire russe : il lance plusieurs expéditions sur le fleuve Amour et négocie, en 1858, un traité avec la Chine qui reconnaît ce fleuve comme frontière entre les deux empires et intègre à la Russie la région de l'Amourskaya, après dix années de revendications meurtrières. Ce succès diplomatique lui vaut le titre de comte Amourski. Il ouvre à la Russie l'accès à l'océan Pacifique et fonde les armées cosaques de Transbaïkalie et de l'Amour, ainsi que la flotte de Sibérie.
Ses contemporains — artistes et écrivains russes — décrivent Ekaterina comme une femme très belle, intelligente et lettrée, faisant preuve d'humanité, de bonté et de simplicité. Voyageuse intrépide et excellente cavalière, elle s'impose comme la douce égérie d'un homme reconnu pour ses talents de diplomate mais aussi réputé rigide et colérique. Elle l'aide en particulier à établir des contacts avec les épouses des décembristes, ces officiers insurgés à Saint-Pétersbourg et déportés en Sibérie pour avoir tenté d'arracher des réformes radicales au tsar.
« La générale », protectrice des opprimés
En Sibérie, on la surnomme « La générale » et on la considère comme une protectrice des opprimés. Les orphelins d'Irkoutsk et de Tchita sont placés sous sa tutelle personnelle. Aujourd'hui encore, un village niché au bord de l'Amour, non loin de Blagovechtchensk, porte son nom — signe de l'empreinte durable qu'elle a laissée dans cette région dont son mari fut l'un des fondateurs.
À Blagovechtchensk même, ville née de l'action du couple Mouraviev-Amourski à la frontière entre la Russie et la Chine, à onze mille kilomètres du Béarn, le culte de leurs mémoires reste vivace : Élisabeth de Richemont, devenue Ekaterina Nikolaevna Mouravieva, y est une véritable icône, célébrée pour avoir œuvré à la fondation de la ville et amélioré la condition des serfs décembristes. Des statues de son époux se dressent sur les quais de Blagovechtchensk, à Vladivostok, ainsi que dans les grandes villes de Sibérie — Irkoutsk, Nakhodka, Khabarovsk — une popularité redécouverte au grand jour après l'effondrement du communisme, qui honore le couple moins comme administrateurs que comme pionniers et explorateurs d'un immense pays.
Le retour en Béarn et les dernières années
En 1857, alors que son mari est encore en fonction, Ekaterina quitte définitivement la Russie et rentre en France ; Nikolaï la rejoint alors brièvement, de temps à autre. Mis en disgrâce auprès des tsars successifs, Nicolas Ier puis Alexandre II, qui le traitent tous deux avec défiance, le gouverneur général finit par démissionner de son poste en 1861. Le couple s'installe à Paris à partir de 1868 ; Nikolaï y meurt en 1881. Ses cendres seront transférées à Vladivostok en 1990, puis, selon d'autres sources, en 1992, achevant symboliquement son retour en Sibérie.
Devenue veuve, Élisabeth-Ekaterina se retire dans la propriété familiale de Gelos, en Béarn, où elle avait grandi et où reposait déjà sa mère. C'est là, à Gelos, dans la maison de sa mère, qu'elle s'éteint le 30 juillet 1897.
Ses obsèques sont célébrées le jour même à l'église russe de Pau, rue Jean-Réveil — témoignage discret mais réel de son attachement conservé à la foi orthodoxe adoptée pour l'amour de Nikolaï. Le même avis d'obsèques paraîtra en russe, près de trois mois plus tard, dans la revue Les Cahiers de l'Amour, preuve que la nouvelle de sa mort traverse alors toute la distance qui sépare le Béarn de la lointaine Sibérie orientale.
Une mémoire partagée entre deux mondes
Élisabeth Bourgeois de Richemont repose aujourd'hui dans la tombe familiale, quelque peu à l'abandon, du cimetière de Gelos. Mais en Sibérie, on ne connaît d'elle que son identité russe : celle d'Ekaterina Nikolaevna Mouravieva, épouse aimante du premier gouverneur général de Sibérie orientale, qui n'hésita pas, par amour, à traverser l'Europe et l'Asie pour le rejoindre, puis à partager pendant neuf ans les dangers de ses expéditions aux confins de l'Empire.
Ce contraste entre l'humble sépulture béarnaise et le souvenir vivace entretenu à des milliers de kilomètres de là, jusque dans les manuels et les publications universitaires de la région de l'Amour, dit assez la singularité de ce destin : celui d'une femme née à Paris, enracinée en Béarn par sa famille et sa dernière demeure, mais devenue, par amour et par courage, l'une des figures fondatrices de la mémoire sibérienne.
Sources :
Revue « Salut ! Ça va ? », mai 2016. Olga Kukharenko, Association des enseignants de français de la région Amourskaya, en Russie
Sud-Ouest, La Béarnaise de Sibérie Juillet 2016