Jean-Théodore Monbeig
Du Béarn aux Marches tibétaines, l'itinéraire d'un missionnaire
C’est à Salies-de-Béarn que naquit le 22 octobre 1875 Jean-Théodore Monbeig. Rien, dans ce Béarn tranquille adossé aux Pyrénées, ne semblait destiner ce fils du pays à finir ses jours sur les pentes escarpées d'une montagne tibétaine, à des milliers de lieues de sa terre natale. Et pourtant, c'est bien de ce sol béarnais que le futur missionnaire tira la trempe qui allait le porter, sa vie durant, jusqu'aux confins du monde connu.
Ordonné prêtre le 25 février 1899 dans le diocèse de Bayonne, le jeune Monbeig ne s'attarde guère au pays natal. Dès le 26 juillet suivant, il part pour le Tibet, appelé par les Missions étrangères de Paris. Le voyage est long, éprouvant, presque initiatique : il faut traverser la Chine, remonter vers les hautes terres, et ce n'est qu'au début de l'année 1900 qu'il atteint Tatsienlou (aujourd'hui Kangding), porte occidentale du monde tibétain. De là, on l'envoie bientôt à Tsékou, dans une vallée encaissée sur la rive droite du Mékong, au Yunnan : c'est la plus importante chrétienté du Tibet yunnanais, et c'est là que sa véritable vie commence.
À Tsékou, le jeune vicaire se met au service du père Dubernard, curé du district, homme d'expérience et de poigne. Pendant cinq années, les deux hommes vivent et travaillent de concert, si étroitement que l'on finit par leur trouver, jusque dans le maintien, un air de ressemblance. C'est dans cette communion que Monbeig, avec l'accord de son aîné, fonde une communauté de jeunes Tibétaines consacrées à l'enseignement : les Filles de la Croix, qui rendront à la mission d'inestimables services pour l'instruction des femmes et des enfants. Ainsi s'enracine peu à peu, dans cette terre étrangère, l'œuvre patiente d'un homme du Béarn devenu, sans y renoncer, homme du Yunnan.
L'année 1905 brise cette paix laborieuse. La révolte gronde dans les Marches tibétaines : à Bathang, les pères Mussot et Soulié sont massacrés par les lamas ; le mouvement gagne le nord du Yunnan et emporte à leur tour les pères Dubernard et Bourdonnec. Monbeig, par un hasard providentiel, se trouve alors dans la région reculée du Loutze-Kiang et échappe au carnage. Averti du danger, il se réfugie quelque temps dans le pays de Dinsi, resté paisible, avant de revenir, dès que possible, vers son poste dévasté. Il retrouve Tsékou en ruines, sa communauté dispersée, ses bâtiments incendiés.
C'est alors que se révèle le plus profondément béarnais de ses traits : la ténacité tranquille des gens de la montagne. En 1907, grâce à l'entremise du consul de France au Yunnan, la mission obtient réparation des dommages subis. Mais Monbeig ne se contente pas de rebâtir à l'identique. Il conçoit un projet audacieux : élever, au village de Tché-Tchong (aujourd'hui Cizhong), une église « comme on en a en France » — toute en pierre, avec son clocher et sa cloche. De 1907 à 1911, il en assure lui-même la maîtrise d'œuvre et la maîtrise d'ouvrage. Ce geste dit tout : loin de son Béarn natal, c'est un morceau de France, une image de l'église de son enfance, que ce fils de Salies fait surgir des pentes himalayennes. L'édifice, consacré le jour de l'Épiphanie, se dresse encore aujourd'hui à Cizhong — trace durable d'un homme qui n'a jamais cessé, en construisant sa nouvelle patrie, de porter la première en lui.
En novembre 1913, son évêque, Mgr Giraudeau, l'appelle à Batang pour relever une communauté chrétienne éprouvée. Monbeig s'y attelle aussitôt, obtient bientôt quelques baptêmes d'adultes, et rêve déjà d'autres conquêtes spirituelles. Au début de 1914, il entreprend une tournée pastorale vers les stations secondaires de Yaregong et de Litang. Parti de Batang après la Pentecôte, il passe par Yaregong le dimanche de la Trinité, puis remonte vers le nord pour rejoindre la route de Tatsienlou à Batang. Le 11 juin, il fait étape à La-eul-tang, près d'un poste militaire chinois. Rien, alors, ne laisse présager le drame.
Le lendemain matin, 12 juin 1914, Monbeig reprend la route, espérant atteindre Litang dans la soirée. Sur les pentes du mont Ngaraba, à sept lieues de la ville, une bande de cavaliers tibétains, menée par un certain Lozong Daoua, fond sur lui et son escorte. Le combat est bref et sans merci. Un premier coup de feu abat le cheval du missionnaire ; son domestique, Boum Tunjrou, met aussitôt pied à terre pour le hisser sur sa propre monture — et c'est en accomplissant ce geste de fidélité que le serviteur, puis le maître, sont mortellement frappés. On relèvera sur le corps de Monbeig treize blessures : cinq coups de feu, six coups de sabre, deux coups de pierre.
La dépouille est portée à Litang, puis à Tatsienlou, où des obsèques solennelles sont célébrées le 8 juillet 1914, en présence des autorités chinoises, de pasteurs anglais et américains, du vice-consul britannique, et de plusieurs explorateurs européens — hommage inattendu et profondément émouvant, rendu à un homme que sa mort transforme, malgré lui, en figure exemplaire des Marches tibétaines.
Mais l'histoire de Jean-Théodore Monbeig ne s'arrête pas sur cette montagne. En marge de son ministère, il s'était pris de passion pour la flore extraordinaire de ces vallées himalayennes, collectant pour les botanistes de Kew et pour l'Académie internationale de géographie botanique des centaines de spécimens qui allaient enrichir la science européenne. Plus de vingt espèces végétales portent aujourd'hui son nom — Cornus monbeigii, Deutzia monbeigii —, comme autant de traces discrètes de son passage.
Et c'est encore vers le Béarn que, par un dernier détour, la mémoire de l'homme est revenue : la paroisse que forme aujourd'hui le canton de Salies porte son nom, perpétuant, sur la terre même qui l'a vu naître, le souvenir de celui qui n'en est jamais vraiment parti.
Ainsi se referme la boucle d'une existence à la fois double et une : celle d'un enfant du Béarn qui grandit deux fois, une première fois sur les rives du gave de Salies, une seconde fois sur celles du Mékong, bâtissant de ses mains, à l'autre bout du monde, une église de pierre à l'image de celles de son enfance, et laissant derrière lui, entre Salies-de-Béarn et Cizhong, le fil ténu mais indéfectible d'un même attachement — à sa foi, à son pays d'origine, et à cette terre tibétaine devenue, au prix de sa vie, sa seconde patrie.