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Jean-Jacques Abbadie (1654-1727)

Le parcours d'un pasteur béarnais en exil

Jean-Jacques Abbadie, nait le jour le 27 avril 1654 à Nay, en Béarn, où il reçoit le baptême protestant le jour même de sa naissance.

Rien ne laisse présager alors que ce fils de Pierre Abbadie et de Violente de Fortaner, nés dans l'indigence, deviendra l'une des figures majeures du protestantisme européen.

La pauvreté de ses parents aurait pu briser son destin. Mais le moraliste Jean La Placette, pasteur à Nay, discerne en lui une promesse particulière et prend en charge sa première instruction. Les chefs des églises de sa province suivent cet exemple charitable, permettant au jeune homme de poursuivre ses études à l'académie de Puylaurens, puis à celle de Saumur. C'est finalement à Sedan, le 19 mars 1680, qu'il obtient son doctorat en théologie à l'âge de vingt-quatre ans.

L'appel de l'exil

Nommé prédicateur à Saumur dès 1680, Abbadie exerce dans une France où l'étau se resserre chaque jour davantage sur les protestants. Bien que l'édit de Nantes ne soit pas encore révoqué, les persécutions partielles poussent déjà de nombreux réformés sur les chemins de l'exil.

 

L'Europe protestante ouvre ses portes, et c'est le grand électeur Frédéric-Guillaume Ier de Brandebourg, calviniste au milieu d'un peuple luthérien, qui offre le plus généreux refuge.

Le jeune pasteur béarnais se distingue rapidement. Ayant eu l'occasion de prêcher le Nouvel An devant la princesse Marie, épouse du prince d'Orange, il attire l'attention du grand électeur. En 1684, lorsque ce dernier cherche un ministre pour diriger spirituellement la colonie naissante de réfugiés français, le choix tombe sur Abbadie.

À Berlin, l'Église française ne compte alors que quelques membres qui se réunissent dans la demeure du comte d'Espense, ambassadeur de l'électeur à Paris. Mais la révocation de l'édit de Nantes en 1685 transforme ce modeste groupe en une communauté florissante. Les réfugiés affluent, si nombreux que l'électeur fait restaurer l'ancienne chapelle de son palais pour les accueillir. Abbadie devient bien plus qu'un pasteur : il est le protecteur, le conseiller, le réconfort de ces exilés qui arrivent dépouillés de tout, particulièrement ceux de sa province natale du Béarn.

L'écrivain et le théologien

Entre ses devoirs pastoraux, Abbadie trouve le temps d'écrire. Durant les années 1684, 1686 et 1688, il multiplie les voyages en Hollande pour superviser l'impression de ses ouvrages. C'est là que paraît en 1684 son Traité de la vérité de la religion chrétienne, œuvre majeure qu'il avait commencée à vingt-deux ans. Le succès est immédiat et retentissant.

Mais Berlin connaît des tensions. En 1688, après la mort du grand électeur, l'Église française se déchire entre ceux qui rêvent d'un retour en France et ceux qui ont fait le deuil de la patrie. Abbadie prend parti pour l'adaptation, ce conformisme qui scandalise certains. En mai 1689, il publie le Traité de la divinité de notre seigneur Jésus-Christ, qui renforce sa réputation dans toute l'Europe.

Les années anglaises

Le maréchal de Schomberg, lui aussi réfugié, presse Abbadie de le suivre. À l'automne 1689, le pasteur quitte Berlin définitivement pour rejoindre en Irlande ce protecteur qui suit le prince d'Orange, futur Guillaume III. Mais le destin frappe : à la bataille de la Boyne en 1690, le maréchal tombe, laissant Abbadie seul en terre étrangère.

C'est à Londres qu'il trouve refuge. Nommé pasteur de l'Église française de la Savoie, il s'y dévoue avec son zèle habituel. Orateur recherché, il prononce de nombreux discours tant à Londres qu'à Dublin, mais son anglais imparfait l'empêche de s'élever davantage dans la hiérarchie ecclésiastique. Le roi Guillaume III souhaite le promouvoir au doyenné de Saint-Patrick à Dublin, mais la barrière de la langue demeure.

Sa plume, elle, ne connaît pas de frontières. En 1692, il publie L'Art de se connaître soi-même, où il explore les sources de la morale et conclut à l'immortalité de l'âme. Puis vient la Défense de la nation britannique, cinq longues lettres qui interrogent le pouvoir absolu des rois et défendent la révolution de 1688. En 1696, après une tentative d'assassinat contre Guillaume III, c'est à Abbadie que le roi confie le soin d'expliquer la conspiration à toute l'Europe dans L'Histoire de la dernière conspiration d'Angleterre.

Le doyen de Killaloe

En 1699, reconnaissant de sa Défense, Guillaume III le nomme doyen de Killaloe en Irlande. Abbadie accepte ce bénéfice modeste, si modeste qu'il ne peut même s'offrir un secrétaire. Mais les honneurs l'intéressent moins que l'écriture et la prédication. Il partage désormais sa vie entre l'Irlande, l'Angleterre et la Hollande, où s'impriment ses ouvrages.

En 1720, il s'installe pour plus de trois ans à Amsterdam, supervisant l'édition de sa Vérité et préparant Le Triomphe de la providence, publié en quatre volumes en 1723. Il ne retourne en Irlande qu'épisodiquement, négligeant quelque peu les devoirs de son décanat pour se consacrer à ses publications.

Le rayonnement d'une œuvre

Son Traité de la vérité de la religion chrétienne produit une sensation extraordinaire dans toute l'Europe savante. Pierre Bayle lui-même s'exclame : « Il y a fort longtemps qu'on n'a fait un livre où il y ait plus de force et plus d'étendue d'esprit, plus de grands raisonnements et plus d'éloquence. » La marquise de Sévigné écrit à Bussy : « C'est le plus divin de tous les livres ; cette estime est générale. Je ne crois pas qu'un homme ait jamais parlé de la religion comme cet homme-là. »

Élève de La Placette, nourri de Pascal, Abbadie aborde la foi avec l'intellectualisme de son temps, mais privilégie les raisons psychologiques et morales plutôt que les arguments purement théologiques.

La fin d'un exil

Vieillissant, fatigué par le climat irlandais, Abbadie quitte Dublin pour s'établir à Marylebone, dans la banlieue de Londres, où vit une prospère communauté protestante. C'est là qu'il s'éteint le 25 septembre 1727, à l'âge de soixante-treize ans. Il est enterré deux jours plus tard dans l'ancien cimetière du quartier, où son épitaphe demeurera lisible jusqu'en 1911 avant de disparaître avec le temps.

Ainsi s'achève le parcours de ce Béarnais chassé par l'intolérance, qui transforma son exil en apostolat. De Berlin à Londres, d'Amsterdam à Dublin, Jacques Abbadie porta la foi réformée à travers l'Europe, laissant une œuvre qui força l'admiration de ses contemporains. Fils du Béarn devenu citoyen du monde protestant, il incarne le destin de ces Huguenots qui, arrachés à leur terre, surent enrichir de leur génie les nations qui leur offrirent l'hospitalité.

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