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Annie Lounibos

D'Ogeu-les-Bains à la Sonoma Valley

1872 – 1960

I. La traversée (1872–1873)

Annie Lounibos naît le 16 février 1872 à la maison Lounibos, à Ogeu-les-Bains — dernière de la famille à y voir le jour. Elle n'a qu'un an lorsque ses parents, Jean-Pierre Lounibos et Marie Lassalle Maiste, décident d'émigrer en Californie. En 1873, toute la famille s'embarque depuis Bordeaux : Jean-Pierre, Marie, leurs trois enfants nés en France — Eugénie (5 ans), Germain Charles (3 ans) et Annie (1 an) — ainsi que l'oncle paternel Germain Lounibos. Jean-Pierre était charpentier à Ogeu ; Marie, couturière habile, petite et brune, était née à Escou dans une famille de meuniers.

À San Francisco, ils s'installent d'abord à Powell Street, dans le quartier de North Beach, au cœur de la colonie française — marchands de vin, restaurateurs, boulangers, gantiers, fleuristes et blanchisseries. En décembre 1873, naît leur premier fils américain, Jean-Baptiste, dont on dit qu'il aurait vu le jour sur le bateau même, dans la baie de San Francisco. L'oncle Germain Charles reste en ville ; il mourra de tuberculose en 1888, près de Sonoma, sans s'être marié.

II. Les premières années en Sonoma (1873–1890)

La famille quitte San Francisco pour traverser la baie et s'installer dans la petite ville de Sonoma. À leur arrivée, ils logent provisoirement dans les casernes du général Mariano Vallejo. C'est là que Jean-Baptiste est baptisé, par un matin de tempête diluvienne : les parrain et marraine, les Robin, ne peuvent rejoindre la Mission. Une jeune femme présente dans l'église, Lulu Vallejo — fille cadette du Général, venue jouer de l'orgue —, propose spontanément d'être la marraine de l'enfant. Elle s'en souviendra toute sa vie.

Jean-Pierre devient ensuite maître de chai de la Willows Wine Company, installée dans le Blue Wing Adobe, en face de la Mission sur la Plaza. La famille y loge à l'étage. Une nuit, un incendie menace : Jean-Pierre, imperturbable, ouvre les grandes cuves de vin stockées au-dessus des flammes et noie l'incendie avant qu'il ne se propage. La famille est sauve.

Ils s'établissent ensuite à Casa Madrona, vaste demeure à vignes et vérandas, nichée dans les contreforts de Sonoma Mountain — un paysage qui rappelle Ogeu. Deux fils y naissent encore : Émile Paul en 1876, et Auguste en 1879, qui mourra de coqueluche avant ses deux ans. Jean-Pierre plante des vignes, crée un verger de prunes, distille le premier eau-de-vie de prune de la région, et acquiert des terres à El Verano et Boyes Springs. Il devient ensuite gérant du vignoble Madrone de Phoebe Hearst — qui deviendra la Valley of the Moon Winery — où ses fils travaillent à ses côtés. Jean-Baptiste ouvrira une boutique de vente pour la cave à San Francisco, rue O'Farrell ; Germain en fera de même à Petaluma ; Émile Paul restera au domaine.

III. Le mariage Chauvet (1893)

En grandissant, Annie attire l'attention d'Henry Joshua Chauvet (1865–1927), fils du plus grand viticulteur et distillateur de la vallée, Joshua Chauvet (1822–1908), immigrant champenois arrivé pendant la ruée vers l'or de 1849. Joshua avait d'abord tenté l'orpaillage, puis ouvert une boulangerie à Mokelumne Hill, un commerce à Sandy Bar, le premier moulin à farine d'Oakland, avant de s'installer à Sonoma en 1856, où il racheta 500 acres au général Vallejo et bâtit son empire viticole à Glen Ellen.

Annie hésite longuement. Les Chauvet sont riches, mais réputés pour leurs penchants pour la boisson — qui avait déjà emporté la mère d'Henry, l'Irlandaise Ellen Sullivan, puis son frère Robert. Henry lui-même avait fait un séjour à l'hôpital de Napa pour cette raison. Mais il est affable, sociable, persistant — et la famille encourage l'union. Annie est aussi accaparée par des soucis graves : sa mère souffre de la maladie de Bright, sa sœur Eugénie décline rapidement de tuberculose. Un jour, en glissant une tarte dans le four, elle soupire : "Alors, est-ce que je le fais, oui ou non ?" Et elle décide que oui — pour faire plaisir à sa mère avant qu'il ne soit trop tard.

Le 12 novembre 1893, Annie Lounibos épouse Henry Joshua Chauvet à Casa Madrona, à El Verano. Le lendemain, sa mère Marie meurt. Le mois suivant, sa sœur Eugénie s'éteint à son tour. Annie entre dans son mariage sous le signe du deuil. Mais elle est forte. Elle rejoint Henry à Glen Ellen, s'installe d'abord dans les appartements au-dessus de la distillerie, puis dans la petite maison de brique attenante à l'hôtel Chauvet, avant d'emménager dans la grande demeure victorienne que Joshua offre au couple en cadeau de mariage — Annie ayant choisi cette maison plutôt qu'un voyage en France, en toute pragmatisme.

IV. La vie à Glen Ellen — joies et épreuves (1893–1920)

Quatre enfants naissent dans cette maison : Henrietta (1895–1933), Adèle Marie (1897–1982), Léon Henry (1899–1913) et Arsène Jean (1901–1997). La maison est animée : une jeune immigrée italienne, Louisa Chellini, aide Annie auprès des enfants ; un cuisinier chinois, Moon, que les enfants adorent, revient toujours de Chinatown les poches pleines de bonbons au litchi. Lorsqu'Annie découvre que Moon amendait le jardin avec des excréments humains, elle le transfère avec tact à la distillerie, où il deviendra un excellent distillateur. À la mort de Joshua en 1908 — les plus grandes funérailles que la vallée ait jamais connues — la fumée d'un incendie criminel à la cave Lemoine vient obscurcir le ciel au-dessus du cortège.

En février 1913, le frère aîné d'Annie, Germain Charles, meurt de tuberculose. Il était négociant en vin réputé à Petaluma et San Francisco, mais aussi boxeur : partenaire d'entraînement de Gentleman Jim Corbett, dont le coach hors du ring était précisément Jean-Baptiste. Deux jours avant Noël de la même année, Annie est à sa fenêtre lorsqu'elle voit ses deux fils rentrer de la chasse et nettoyer leurs fusils. Le coup part. Léon est touché à la tête. Il meurt dans la journée. Il avait quatorze ans. Arsène, inconsolable, est emmené quelque temps chez son oncle Jean-Baptiste à Petaluma. La blessure ne le quittera jamais, mais il grandira en homme doux et généreux, grand conteur devant l'Éternel.

En avril 1913, la fille aînée Henrietta épouse à dix-huit ans Reginald Meller, artiste australien nouvellement arrivé — contre l'avis d'Annie, qui finit par céder. La cadette Adèle épousera Charles Doyle en 1921. En 1927, Arsène épouse Marguerite Froment, fille du restaurateur Antoine Froment, compagne de toute son enfance.

V. Jack London et les Chauvet Water Works

La famille Chauvet avait vendu à Jack London les terres de son Beauty Ranch, au-dessus de Glen Ellen. Lorsqu'en 1916 Jack fit construire son lac de Beauty Lake sur la montagne, il tarit l'alimentation en eau du village. L'affaire se retrouva au tribunal — sensation locale — Jack vint témoigner en personne. Sur les marches du palais de justice, il invita toute la famille à dîner chez lui deux jours plus tard. Arsène, quinze ans, était de la partie. Le repas fut fastueux. Chaque convive reçut une belle côte de bœuf... sauf Jack, à qui l'on servit un canard sauvage. Ce que personne ne comprit sur le moment, c'est que la pièce d'Ibsen, Le Canard sauvage, venait d'être traduite cette année-là — c'était la plaisanterie littéraire de Jack. Il adorait mystifier ses invités.

Trois jours plus tard, Jack London mourait inopinément. Le père d'Annie aimait à plaisanter là-dessus : "Annie l'a empoisonné !" Il ajoutait aussi, pour faire rire, qu'"Annie avait brûlé Wolf House" — la somptueuse demeure en pierre que Jack avait fait construire et qui avait brûlé avant même d'être habitée. Annie, elle, gérait les Chauvet Water Works avec l'aide d'Arsène, continuant à faire tourner ce qui restait de l'empire familial.

VI. La veuvage et les dernières années (1927–1960)

Après la mort d'Henry en 1927, Annie prit les rênes seule. Elle ouvrit les chambres du haut de la grande maison aux employés de l'hôpital d'Eldridge, vendit des assurances à Glen Ellen, et géra le réseau d'eau du village. Elle avait depuis longtemps tenu les comptes de toute l'exploitation depuis le bureau à cylindre attenant à sa cuisine — certains disaient qu'elle était l'âme dirigeante derrière Henry. Au fil des années, elle vendit quelques parcelles en son propre nom, pièces d'or en main au moment de signer les actes, à une époque où les femmes ne faisaient guère cela.

Dans ses vieilles années, Annie quitta la grande maison pour un petit cottage au bord du Sonoma Creek, en face de la distillerie, à l'ombre des grands chênes. Elle marchait avec une canne mais gardait la tête de sa famille d'une main ferme, repoussant les demandes d'argent d'un des petits-enfants d'Henrietta qu'Arsène devait calmer. Sa belle-sœur irlandaise Agnes Norton — épouse de Jean-Baptiste, qu'il avait rencontrée dans l'entourage de Gentleman Jim Corbett — lui rendait souvent visite dans ses derniers mois, après trente ans de veuvage partagé et d'amitié profonde. Lorsque Agnes lui proposa d'appeler un prêtre, Annie lui sourit : "Non, Agnes. Dis-lui d'aller sauver de jeunes âmes, et de ne pas s'embarrasser d'une vieille femme comme moi."

Annie Lounibos mourut en janvier 1960, à quatre-vingt-sept ans. Elle fut inhumée au Mountain Cemetery de Sonoma, dans le caveau de la famille Chauvet, juste en face de celui de sa propre famille Lounibos. Elle avait traversé l'Atlantique à un an, perdu sa mère, sa sœur, un fils, deux frères, et son mari — et avait chaque fois relevé la tête. Elle avait dit un jour que la vie "n'est qu'une occasion passagère". C'est ce legs-là, stoïque et béarnais, que sa famille porte encore.

Lire l'histoire complète dans Partir N° 24

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