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Un souvenir franco-russe dans la vallée d'Ossau

C'était en 1820, à Eaux-Bonnes. Le petit bourg pyrénéen vivait déjà de la réputation de ses eaux dont l’impératrice Eugénie avait largement fait la renommée. On venait de loin — de Paris, de Vienne, de Saint-Pétersbourg — pour tremper son mal dans les sources qui suintaient de la montagne, et l'établissement thermal, chaque été, se remplissait d'une société bigarrée où se croisaient toutes les langues de l'Europe.

Cette année-là, la saison fut particulièrement brillante. On vit descendre des diligences des noms qui faisaient tourner les têtes : les Meade, venus des jeunes États-Unis ; les princes Cantacuzène, arrivés tout droit de Roumanie avec leurs domestiques et leurs malles cloutées ; les ducs de Medina-Sidonia, graves et cérémonieux comme l'Espagne elle-même ; les princes Pio, de Milan, que l'on disait ruinés mais qui ne le laissaient jamais voir ; et les ducs de La Rochefoucauld, enfin, pour qui Eaux-Bonnes n'était qu'une étape entre deux salons. Tout ce monde se croisait sur la promenade, sous les tilleuls, dans le froissement des ombrelles et le cliquetis des cannes à pommeau d'argent.

Parmi ces grands seigneurs se trouvait un boyard russe — on ne sait plus au juste lequel, l'histoire n'a pas retenu son nom, seulement sa bonté. C'était un homme riche, mais d'une richesse qui semblait le gêner ; un homme qui avait pris les eaux d'Eaux-Bonnes pour un mal ancien et qui s'en était trouvé si bien qu'il vouait à la source une reconnaissance presque religieuse. Il ne passait pas un jour sans chercher l'occasion d'être utile à quelqu'un, comme si le bienfait qu'il avait reçu de la montagne devait, à toute force, redescendre vers les hommes.

Un matin qu'il se promenait sur la place, il remarqua un enfant. Il était en haillons, comme tant d'autres gamins des rues de cette époque, mais il avait l'œil vif, le pas assuré, et quelque chose dans son maintien qui n'appartenait ni à la misère ni à la résignation.

— Veux-tu, lui dit le boyard en s'arrêtant, aller à Laruns porter un message pour moi ?

L'enfant releva la tête sans se démonter.

— Volontiers, monsieur. D'autant que je suis de Laruns moi-même, et que je n'ai rien de mieux à faire aujourd'hui que de vous être agréable.

La repartie, vive et sans humilité forcée, plut au Russe. Il y avait dans cette voix d'enfant quelque chose qui ne demandait pas l'aumône, mais offrait un service — et cette nuance-là, le boyard sut la reconnaître. On causa. On causa encore, les jours suivants. L'enfant s'appelait Pierre Coudurat ; il était orphelin, sans fortune, sans grand espoir non plus, de ceux que la vallée voit grandir puis s'user au travail de la terre sans jamais en sortir. Rien ne le retenait à Laruns — ni parents proches, ni promesse d'avenir. Quand le boyard, la saison finie, reprit la route de la Russie, l'enfant partit avec lui.

De cela, longtemps, on ne sut plus rien dans la vallée. Vingt années passèrent — vingt hivers de neige sur le Pic du Ger, vingt étés de transhumance — et le nom de Coudurat s'effaça peu à peu des mémoires, comme s'effacent tous les noms des enfants pauvres qui partent et ne reviennent pas.

Puis, un jour, un étranger descendit à Laruns. Il avait cette allure indéfinissable des hommes qui ont fait fortune loin de chez eux et qui la portent avec discrétion, sans ostentation ni gêne. Il se mit à interroger les gens du bourg : connaissait-on encore la famille Coudurat ? On le regarda avec surprise. La famille Coudurat ? Disparue depuis longtemps, monsieur ; il n'en restait que de lointains cousins, dispersés, que presque personne ne savait plus nommer.

L'étranger sourit alors, et sans plus attendre, se fit connaître : il était lui-même de cette famille. Il était cet enfant en haillons qui, un matin de 1820, avait accepté de porter un message pour un seigneur russe, et qui l'avait suivi jusqu'à Saint-Pétersbourg sans savoir ce que la vie lui réservait. Il raconta, simplement, ce que le hasard et le travail avaient fait de lui : domestique d'abord, puis employé dans les affaires de son bienfaiteur, puis associé, puis maître enfin, ayant épousé la fille de celui qui l'avait recueilli. La fortune, patiemment construite, avait fini par le rejoindre — et avec elle, intacte, la mémoire du pays natal, plus vivace encore que le souvenir de la pauvreté qu'il y avait connue.

Il n'était pas revenu pour se faire admirer. Il était revenu pour rendre, comme on rend une dette d'honneur, ce que la vallée lui avait donné sans le savoir : le désir d'être utile, qu'il tenait du boyard comme d'un héritage. Il voulait revoir les lieux de son enfance, saluer ceux qui s'en souvenaient encore, et surtout, secourir discrètement les siens — cette poignée de parents éloignés, presque des inconnus, que la pauvreté n'avait pas épargnés.

Sitôt arrivé, M. Coudurat se mit donc en quête d'une bonne œuvre à accomplir. L'occasion ne tarda pas à se présenter. La municipalité de Laruns, justement, projetait d'amener au centre du bourg les eaux d'une source voisine, et l'on avait dessiné les plans d'une simple fontaine. Coudurat proposa alors de remplacer ce modeste projet par un véritable monument, s'engageant à couvrir lui-même tout excédent de dépense. L'offre, d'une générosité peu commune, fut acceptée avec empressement — et c'est ainsi que s'éleva, sur la place publique de Laruns, une fontaine de marbre blanc, à la fois l'orgueil de ses habitants et l'admiration de tous les voyageurs qui, depuis, traversent le bourg.

Vers la même époque, la municipalité dotait d'une chapelle la station thermale voisine des Eaux-Chaudes. Coudurat y fit porter un tableau de grand prix, représentant le Crucifiement, qui devint l'un des principaux ornements de l'oratoire.

Et jusqu'aux derniers jours d'une longue et belle existence, il garda ainsi le culte fidèle de son pays natal. On se souvient qu'une dernière fois, déjà âgé, il fit envoyer à l'église de Laruns deux magnifiques plats d'argent, que la sacristie conserve encore aujourd'hui en dépôt précieux.

Sa famille, après lui, ne renia rien de cet héritage-là.

L'été de l'année 1890, on vit s'arrêter sur la place de Laruns deux dames à l'allure distinguée, à la tournure si élégante qu'on devinait sans peine qu'elles appartenaient au meilleur monde. Elles considérèrent longuement la fontaine monumentale, puis entrèrent dans l'église et demandèrent à visiter la sacristie. Lorsqu'on leur montra les plats d'argent, on vit leurs traits se troubler d'une émotion visible, presque des larmes retenues — mais elles ne dirent rien de qui elles étaient, et repartirent en gardant leur incognito.

Quelques semaines plus tard, l'église de Laruns recevait de riches ornements liturgiques, accompagnés de cette simple mention, discrète et bouleversante : en souvenir d'une visite sacrée.

Qui étaient ces généreuses inconnues ? Nul n'eut besoin de longtemps pour le deviner : c'étaient les filles de M. Coudurat, perpétuant sans bruit la tradition de libéralité que leur père tenait lui-même du vieux boyard russe, leur aïeul par le cœur autant que par le sang.

M. Coudurat, dit-on, vécut ses dernières années à Saint-Pétersbourg, où ses salons, grands et hospitaliers, s'ouvraient aux notabilités de l'industrie et du commerce. Les Français, surtout, y étaient toujours assurés de trouver l'accueil le plus aimable — comme si, dans cette maison lointaine, quelque chose de la vallée d'Ossau continuait de veiller sur les voyageurs égarés.

Aujourd'hui que s'effacent, dans les mémoires, tant d'existences pourtant remarquables, il paraît juste d'honorer celle-ci avant qu'elle ne se perde tout à fait. Et si les édiles de Laruns se soucient, comme on le dit, de perpétuer ce souvenir, nul doute qu'ils y trouveront l'approbation de tous ceux qui aiment encore, dans cette vallée, l'histoire d'un enfant en haillons devenu, par la seule vertu de la reconnaissance, un bienfaiteur.

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