Charles Mazeres et Brigitte Breilh
D'Ogeu-les-Bains et de Castet à Oakland, Californie
Charles Mazeres
I. Le départ (1885)
Charles Mazeres naît le 28 septembre 1868 à la maison Salenave, à Ogeu-les-Bains, sixième d'une famille de huit enfants. Son père est cultivateur, spécialisé dans la fabrication de jougs pour les bœufs. À seize ans, Charles reçoit une mission : sa sœur aînée Madeleine, installée en Californie, est gravement malade. Son mariage avec Louis Lacazette se défait, et elle élève seule une petite fille. La famille décide que Charles ira l'aider.
Le 6 janvier 1885, il embarque à Bordeaux à bord du vapeur Paris. Le navire accoste à La Nouvelle-Orléans le 28 janvier. Charles a seize ans. Il n'est pas le seul de sa fratrie à faire le voyage : trois de ses frères et sœurs le rejoindront bientôt en Californie — Antoine, Madeleine et Véronique.
II. Les premières années (1885–1896)
Fin 1887, Charles écrit à son père pour le rassurer. Il est employé depuis onze mois chez le même patron, apprécié de tous. Il a retenu les conseils du départ — être respectueux, obéissant, ne pas critiquer. Il gagne 225 francs par mois et nourrit déjà un projet : ouvrir sa propre blanchisserie. Il mentionne aussi que Madeleine a divorcé de Lacazette, et que la petite Marie, malade de la rougeole, se remet bien.
En 1892, comme citoyen français résidant aux États-Unis, Charles s'enregistre auprès de l'armée française et doit se présenter périodiquement au Consulat de France à San Francisco — sans jamais servir activement. Il s'intègre à la vie de la communauté française : il adhère à l'Hôpital français, aux Foresters of America, à la Cour Sadi Carnot n° 198 et à la Ligue Henri IV.
III. Le mariage et la famille (1897–1907)
Avant la fin janvier 1896, Charles fait la connaissance de Brigitte Breilh, fille de Jean Breilh et Mathilde Laplagne, originaire du petit village pyrénéen de Castet. Ils se marient le 16 janvier 1897. Trois enfants naissent à San Francisco : Anna Madeleine le 17 octobre 1897, Jean Émile le 29 juin 1899, et Émilie Mathilde le 22 février 1905. Le deuil frappe deux fois : Jean Émile meurt le 24 juin 1903, à quatre ans ; Émilie Mathilde le 12 septembre 1907, à deux ans. Seule Anna Madeleine survivra.
IV. La blanchisserie et la naturalisation (1901–1926)
Le projet de Charles se concrétise. En 1901, il ouvre une blanchisserie à Modesto, rue H entre la 12e et la 13e. Peu après, il acquiert une propriété sur la 10e Avenue à Oakland et fonde la 10th Avenue French Laundry. Le couple possède également un ensemble d'appartements à louer sur East 17th Street, angle 14th Avenue.
Le 23 novembre 1923, Charles obtient son certificat de naturalisation à Oakland. Il a cinquante-cinq ans. Trois ans plus tard, le jour de Noël 1926, il meurt à cinquante-huit ans. Il est inhumé au cimetière Saint-Mary d'Oakland, auprès de ses deux enfants disparus.
Brigitte Breilh Mazeres
V. La femme
Elle ne devait pas mesurer un mètre cinquante, même avec ses petites chaussures noires à talon cubain. Aînée de douze enfants, née à Castet, au pied des Pyrénées, Brigitte avait une personnalité tranchée et un caractère qu'on ne discutait pas. D'ordinaire posée, parlant d'une voix égale même sous l'irritation — mais gare à qui la poussait trop loin. Elle s'exprimait en français avec l'élégance d'une Parisienne, et parlait aussi le patois béarnais. Sans éducation formelle, elle suppléait par l'intelligence et le bon sens, lisait assidûment le journal français, qu'elle commentait avec son gendre lors de discussions qui pouvaient tourner à l'orage — et qui se terminaient parfois par Brigitte qui prenait son manteau et rentrait chez elle à pied, avec une petite-fille sur les talons.
VI. L'arrivée en Amérique
Avant ses dix-huit ans, Brigitte avait été engagée comme gouvernante dans une famille aisée. C'est en cette qualité, et comme membre de ce foyer, qu'elle traversa l'Atlantique pour les États-Unis. Elle resta à leur service jusqu'à ce que son passage soit remboursé. Son frère aîné Joseph la rejoignit en 1893. Ensemble, ils économisèrent jusqu'à avoir de quoi faire venir leurs parents et d'autres frères et sœurs en Californie. Elle n'avait pas encore vingt-six ans lorsqu'elle épousa Charles.
VII. La blanchisserie, sa vie
C'est elle qui aida Charles à lancer l'affaire. Après sa mort, la blanchisserie devint son monde — et sa liberté. Elle n'acceptait que suffisamment de clients, tous amis de la communauté française, pour générer exactement ce dont elle avait besoin pour vivre à sa guise. Son frère Jean-Baptiste s'occupait des chemises ; elle, des lins brodés et des articles délicats. La maison avait été conçue pour l'activité : une grande pièce sur toute la largeur du bâtiment servait de salle de repassage et de comptoir. On la voyait y étirer les nappes de banquet sur la longue table, jonglant entre les fers de différents poids et tailles chauffés sur des brûleurs à gaz. Le long du mur du fond, des étagères portaient les paquets de chemises empesées, enveloppées dans du papier de boucher et ficelées. Les revenus de la blanchisserie étaient complétés par les loyers du duplex qu'elle possédait sur East 17th Street.
VIII. Grand-mère Brigitte
Les petits-enfants aînés vivaient chez elle en semaine pendant l'année scolaire, à proximité de l'école Franklin. Le dimanche, elle les emmenait en balade dans tout le Bay Area — en tramway ou en train. À San Francisco : le Golden Gate Park, le zoo, Notre-Dame-des-Victoires, le musée De Young, les cimetières, les cousins. À Oakland : Lake Merritt, Mosswood Park, Diamond Park, les musées. Les petits-enfants connaissaient ces lieux par cœur bien avant leurs camarades de classe.
Elle appréciait sa patrie adoptive et tenait à exercer son droit de vote. Lors d'une élection, convaincue qu'elle bénéficiait automatiquement de la naturalisation de Charles obtenue en 1923, elle vota — sans en avoir le droit. La méprise, fort embarrassante, la conduisit à s'inscrire aux cours de citoyenneté. Elle fut naturalisée en 1928.
Son humour était discret mais bien réel. Il lui arrivait de demander à une petite-fille d'aller vérifier dans la colonne des avis de décès du journal si "Brigitte" y figurait. C'était sa façon à elle de prendre la vie du bon côté.
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