Jean-Vincent d’Abbadie de Saint-Castin : entre Béarn et Acadie
Jean-Vincent d’Abbadie naquit en 1652 à Escout, au cœur du Béarn, dans une famille solidement enracinée depuis des siècles dans la région. On trouve déjà trace des Abbadie de Maslacq dans le dénombrement des maisons nobles dressé en 1385 pour Gaston Phébus. En 1581, la terre de Saint-Castin entra par mariage dans la famille, et le père de Jean-Vincent, Jean-Jacques, fit élever ce fief en baronnie par Louis XIV en 1654. Sa mère, Isabeau de Béarn-Bonasse, descendait de la maison de Foix, ce qui assurait à l’enfant une double filiation de haute noblesse locale. Mais le destin fut cruel : la peste de 1652 emporta sa mère peu après sa naissance, laissant ce cadet de Béarn orphelin dès ses premiers mois.
Élevé dans la tradition chevaleresque, il reçut une éducation militaire, comme il convenait aux jeunes gentilshommes. À treize ans seulement, il fut inscrit comme enseigne dans le régiment de Carignan-Salières et s’embarqua pour la Nouvelle-France en 1665. Le Béarnais adolescent participa ainsi à la grande expédition contre les Iroquois menée par le marquis de Tracy. Déjà, son tempérament aventureux et sa vocation militaire s’affirmaient.
Cinq ans plus tard, en 1670, il rejoignit à nouveau l’Amérique, cette fois en Acadie, restituée à la France par le traité de Bréda. Aux côtés du capitaine Andigné de Grandfontaine, il participa à la reprise du fort de Pentagouet, situé à l’embouchure de la Penobscot. Ce territoire, disputé entre Français et Anglais, était aussi la terre ancestrale des Abénaquis. Pour Jean-Vincent, ce fut une révélation : il y découvrit un pays rude et vaste, mais aussi des alliés potentiels dont il sut rapidement gagner l’amitié.
En 1674, alors que son frère aîné venait de mourir et qu’il devenait le troisième baron de Saint-Castin, il échappa à une attaque de pirates hollandais, au prix de tortures, et rejoignit Québec. C’est alors que Frontenac lui confia une mission décisive : rallier les Abénaquis et les nations de l’Acadie à la cause française. Le jeune Béarnais s’installa à Pentagouet, partageant sa vie entre un poste de traite et les villages abénaquis. Son mariage avec Pidianske, fille du grand chef Madockawando, scella une alliance autant personnelle que politique. Devenu gendre du sachem, il fut progressivement reconnu comme chef lui-même.
Dès la guerre du roi Philip (1675-1676), qui embrasa la Nouvelle-Angleterre, Saint-Castin se révéla un stratège redoutable. Aux côtés des Abénaquis, il sut organiser des raids d’une efficacité redoutée, tenant en échec des forces supérieures venues de Boston et de New York. Sa réputation traversa rapidement les frontières : les Anglais virent en lui le cerveau militaire de leurs ennemis, tandis que les gouverneurs français reconnurent en lui un allié indispensable.
Durant les décennies suivantes, Saint-Castin fut au cœur des grands affrontements de l’Acadie. En 1687, il participa à l’expédition du marquis de Denonville contre les Iroquois. Deux ans plus tard, lorsque éclata la guerre de la Ligue d’Augsbourg, il prit une part décisive aux offensives contre les Anglais. En 1690, il commanda avec Madockawando les Abénaquis qui, alliés aux Canadiens, attaquèrent Casco et infligèrent de cuisantes défaites aux colons anglais. La même année, ses réseaux d’informateurs permirent d’avertir Frontenac de l’expédition du gouverneur Phips contre Québec : le rôle politique de Saint-Castin, passeur d’informations et diplomate autant que chef de guerre, apparaissait avec éclat.
Les Anglais le craignaient tant qu’en 1692, Phips tenta de le faire assassiner. Mais les Abénaquis et les Acadiens veillaient : le complot fut déjoué. Quelques années plus tard, en 1696, il joignit ses forces à celles du fameux Iberville lors de la destruction du fort de Pemaquid, symbole de la puissance anglaise sur la côte. Cette victoire porta à son comble sa renommée.
À la mort de Madockawando en 1698, il devint le grand chef des Pentagouets. Il cumulait alors une double autorité : baron béarnais par la naissance, sachem par alliance et par adoption. Sa maison de Pentagouet était devenue le cœur d’un premier village métis, lieu de rencontre entre colons français et nations autochtones. Mais son indépendance agaçait : il commerçait librement avec Boston, sans tenir compte des règlements français. On l’accusa même de mener une vie dissolue, accusations sans fondement qui servaient surtout à ses rivaux pour contester son héritage en Béarn.
En 1701, fatigué des soupçons et des tracasseries, il quitta l’Acadie pour la France. À Versailles, il plaida sa cause avec succès, mais, revenu dans son Béarn natal, il se trouva empêtré dans d’interminables procès menés par son beau-frère Jean de Labaig. Malgré les interventions du pouvoir royal, rien n’avançait. En 1707, Jean-Vincent d’Abbadie, troisième baron de Saint-Castin, mourut à Pau, loin des rives de la Penobscot où il avait bâti sa légende.
Il laissait plusieurs enfants nés de son union avec Pidianske, dont Bernard-Anselme, qui prit sa suite en Acadie, commandant les Abénaquis et défendant Port-Royal en 1707, puis continuant le combat jusqu’au traité d’Utrecht. Ce fils, à son tour, mourut jeune en Béarn, en 1720.
Jean-Vincent d’Abbadie de Saint-Castin incarne la rencontre de deux mondes. Issu de l’ancienne noblesse béarnaise, il porta loin le nom de son pays natal, tout en l’unissant intimement au destin des Abénaquis. À la fois baron de Pau et sachem de Pentagouet, il fut un diplomate habile, un stratège redouté et un chef respecté. Sa vie, partagée entre le Béarn et l’Acadie, entre la Gascogne natale et les forêts du Nouveau Monde, reste l’un des plus étonnants destins du XVIIᵉ siècle français.
L'héritier
Bernard-Anselme d'Abbadie de Saint-Castin naît vers 1689 dans la baie de Penobscot, en Acadie, du mariage de Jean-Vincent d'Abbadie de Saint-Castin et de Misoukdkosié, fille du grand chef abénaquis Madockawando. Élevé un temps au Petit séminaire de Québec, il n'a que quinze ans lorsque le gouverneur de l'Acadie le rappelle en 1704 pour prendre la relève de son père, resté au Béarn depuis 1701. Le pari est audacieux : ce jeune métis doit rallier et entraîner les guerriers abénaquis contre les colonies anglaises, qui multiplient les représailles. Sa légitimité se forge au feu : du 8 au 16 juin puis du 20 au 31 août 1707, il défend victorieusement Port-Royal à la tête de ses Abénaquis, contribuant à repousser deux assauts anglais. Blessé au combat, il épouse le 31 octobre 1707 Marie-Charlotte Damours de Chauffours, et devient la même année quatrième baron de Saint-Castin à la mort de son père. En 1708, Subercase le fait lieutenant et lui confie le commandement des Indiens d'Acadie. L'année suivante, il arme à son tour un navire corsaire et s'associe à Pierre Morpain, Pierre Maisonnat et Daniel Robineau : ensemble, ils coulent trente-cinq navires britanniques et capturent quatre cent soixante-dix prisonniers. Mais en octobre 1710, Port-Royal capitule devant la flotte de Francis Nicholson. Saint-Castin, arrivant trop tard pour le savoir, voit son bateau capturé, s'échappe dans les bois et accepte malgré tout de porter à Québec l'acte de capitulation. Nommé au commandement de l'Acadie, il continue jusqu'en 1713 à harceler Annapolis Royal avec ses alliés abénaquis. Après le traité d'Utrecht, qui cède l'Acadie aux Britanniques, il se retire sur la rivière Saint-Jean, puis quitte définitivement le pays en 1714 avec son épouse et sa fille de trois ans pour rejoindre le Béarn. Il lui faudra encore trois années de lutte contre son oncle et sa tante pour faire reconnaître, en 1717, son titre de quatrième baron de Saint-Castin. Il meurt à Pau en 1720, encore jeune.
Et quelques génération plus tard
C'est sur les plages du débarquement qu'on retrouvera un descendant amérindien à la 7è génération de Jean Vincent d'Abbadie de Saint-Castin ......