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Gédéon de Catalogne : Du Béarn aux fortifications de Nouvelle-France

Gédéon de Catalogne naît le 11 novembre 1663 à Balansun, un petit village près d’Orthez, au sein d'une famille protestante dont la noblesse remonte aux Croisades. Baptisé sept jours plus tard au Temple Protestant d'Arthez-de-Béarn, il est le fils de Gédéon de Catalogne et de Marie Capdevielle, et le petit-fils d'un autre Gédéon Catalougne. La famille peut se targuer d'une lignée prestigieuse : un ancêtre aurait accompagné Louis IX en Égypte en 1249 et participé à la prise de Damiette où il se distingua par sa bravoure.

Dans sa jeunesse, Gédéon reçoit une solide formation en mathématiques, particulièrement en géométrie, un savoir qui façonnera toute sa carrière future. Cependant, sa religion protestante lui ferme les portes d'une commission d'officier dans le corps de génie en France. C'est sans doute cette limitation qui le pousse à tourner son regard vers les possibilités qu'offre la Nouvelle-France, où les règles pourraient être différentes et où ses compétences techniques seraient précieuses.

Le 29 août 1683, à l'âge de vingt ans, Gédéon s'embarque pour la Nouvelle-France à bord du navire La Tempête, qui transporte au Canada trois compagnies de soldats. Il arrive dans la colonie comme soldat et arpenteur dans les troupes de la marine. Une légende tenace raconte qu'une tempête terrible aurait éclaté durant la traversée et que Catalogne, craignant pour sa vie, aurait promis de se convertir au catholicisme s'il échappait à la mort. Cette histoire, bien que très publicisée pendant des siècles, reste toutefois douteuse, car aucune preuve ne subsiste dans les registres de l'archevêché de Québec de cette abjuration spectaculaire.

Dès son arrivée en 1683, le jeune Béarnais plonge dans l'action militaire. En 1684, il prend part à la campagne que mène Le Febvre de La Barre contre les Iroquois, découvrant les réalités de la guerre en territoire colonial. En 1686, il participe aux attaques dirigées par le chevalier de Troyes contre des postes anglais de la baie d'Hudson, démontrant sa bravoure et ses capacités dans des opérations militaires complexes en terrain difficile.

L'année 1687 marque un tournant décisif dans sa vie : il se convertit officiellement au catholicisme, ouvrant ainsi la voie à une progression de carrière qui lui était jusqu'alors fermée. Cette conversion lui permet de recevoir son brevet d'officier, et c'est avec le grade d'enseigne qu'il participe désormais aux campagnes militaires. Il combat lors de plusieurs expéditions contre les Iroquois et les Anglais, et se trouve présent lors du siège de Québec par Phips en 1690. Parallèlement à ses engagements militaires, il surveille la construction de divers ouvrages de fortification, qu'il s'agisse de travaux de remblai ou d'élévation de palissades, acquérant ainsi une expérience pratique précieuse en génie militaire.

Le 11 août 1690, Gédéon épouse à Montréal Marie-Anne Lemire, fille de Jean Lemire et de Louise Marsolet, et petite-fille de Nicolas Marsolet, personnage important de la colonie. Cette union avantageuse lui apporte non seulement une position sociale consolidée mais aussi, en 1696, la seigneurie du fief des Prairies Marsolet, qui forme aujourd'hui la partie ouest de l'actuel territoire de la municipalité de Champlain. De ce mariage naîtront cinq fils et six filles, dont Joseph qui perpétuera le nom familial.

En 1691, promu lieutenant réformé à la requête de Buade de Frontenac, Catalogne poursuit ses travaux d'arpentage et de construction tout en remplissant ses autres charges militaires. Bochart de Champigny, intendant de la Nouvelle-France, le décrit comme un « bon officier et honnête homme », témoignage précieux de la considération dont il jouit auprès des autorités coloniales.

L'an 1700 le voit entreprendre un projet ambitieux : maintenant arpenteur dûment reconnu, il se lance, pour la somme de 9 000 livres, dans la construction d'un canal à Lachine pour le compte des Sulpiciens, sous la direction de Dollier de Casson. C'est le premier projet de canal de Lachine, œuvre visionnaire destinée à faciliter la navigation et le commerce. Cependant, son relevé topographique se révèle imparfait : il n'avait pas prévu, entre autres difficultés, la masse de plein roc qu'il faudrait extraire et transporter. Le canal ne sera pas achevé, constituant l'un des rares échecs de sa carrière.

Promu lieutenant en 1704, Catalogne continue d'alterner entre missions militaires et travaux d'ingénierie. En 1705, il prend part à l'incursion qu'Auger de Subercase dirige contre Saint-Jean de Terre-Neuve, et aide à consolider les défenses de la colonie le long de la rivière Richelieu, voie d'invasion stratégique. En 1708, on sollicite son expertise pour évaluer comment assécher la rue Saint-Paul à Montréal, chroniquement sujette aux inondations. Il participe également à la défense de Québec lors des tentatives d'invasion anglaises de 1709 et 1711.

C'est aux environs de 1708 que Catalogne commence son œuvre cartographique majeure qui le rendra célèbre auprès de la postérité. Il entreprend un relevé cartographique détaillé des trois « gouvernements » du Canada – Québec, Trois-Rivières et Montréal – avec un niveau de précision sans précédent sous le régime français. Entre 1707 et 1710, il produit des cartes d'une qualité exceptionnelle, tracées pour transmettre à la cour du roi de France un état des lieux exhaustif de la colonie. Ces cartes sont dessinées à une échelle suffisamment grande pour montrer le territoire dans son unité la plus petite : la concession. Elles mentionnent même le nom des habitants de ces concessions, fournissant ainsi un outil précieux pour mieux planifier le développement agricole de la colonie.

En 1712 et 1715, il achève ses célèbres relevés des seigneuries qui constituent son héritage cartographique le plus important. Ces documents indiquent les limites des concessions, le nom des familles seigneuriales, « les productions naturelles et accidentelles et la qualité et propriété des terres ». Le relevé revisé de 1715 corrige certaines erreurs du premier et attire l'attention sur les améliorations possibles, notant au passage que plusieurs seigneuries n'avaient pas été mises en valeur, confirmant ainsi les raisons qui avaient motivé l'édit de Versailles de 1711 ordonnant le retour au roi des seigneuries inexploitées. Ces relevés fourniront aux administrateurs et dirigeants de l'époque des renseignements sur la topographie du sol et ses ressources qui leur étaient en grande partie inconnus.

Accompagnant ses cartes, Catalogne rédige en 1712 un Mémoire sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal, qui donne des indications précieuses sur la faune et la flore. Ce mémoire constitue en fait le premier répertoire de la faune du Canada, répertoriant des dizaines d'espèces d'animaux, de poissons et d'oiseaux.

Pendant cette période fertile, Catalogne ne néglige pas ses autres responsabilités. De 1712 à 1720, il occupe la fonction de sous-ingénieur à Montréal avec un supplément annuel de 200 livres. Il y dresse des plans et des cartes, dirige les travaux de l'enceinte fortifiée et prête à l'occasion son concours aux travaux à Québec. Il acquiert également des propriétés à Montréal, notamment une terre située sur la rivière Saint-Pierre achetée aux Sulpiciens en 1690.

Durant ces années, Catalogne cherche aussi à faire reconnaître ses talents scientifiques par l'Académie des Sciences. En 1706, il présente une étude sur la longitude et la dérivation des navires, puis en 1710, une autre sur une méthode de sondage. Malheureusement, l'Académie ne croit pas pouvoir adopter ses conclusions, déception professionnelle pour cet esprit curieux et inventif.

Les intendants Jacques et Antoine-Denis Raudot, fortement impressionnés par ses travaux cartographiques et d'ingénierie, recommandent sa promotion au grade de capitaine. La cour se contente toutefois de le nommer sous-ingénieur. Catalogne gravit néanmoins lentement les échelons de l'ancienneté et atteint, en 1720, la deuxième place sur la liste des candidats au grade de capitaine.

Cette même année 1720, le comte de Saint-Pierre, propriétaire de l'île Saint-Jean (aujourd'hui l'île du Prince-Édouard), sollicite les services de Catalogne, qu'il décrit comme « un très bon sujet, Entendu aux Travaux nécessaires, et plus propre qu'un autre pour un pareil Etablissement ». Catalogne seconde Saint-Pierre dans le développement de l'île jusqu'en 1723, année où il reçoit enfin la promotion tant recherchée : le grade de capitaine et le commandement d'une des compagnies en garnison à Louisbourg. Il perd toutefois, de ce fait, le titre et le traitement de sous-ingénieur.

Pendant les années 1722 et 1723, Catalogne effectue un séjour au Canada pour régler diverses transactions immobilières. Il s'associe à Jean-Baptiste Maillou, dit Desmoulins, entrepreneur en bâtiments de Québec, dans le but de soumettre des estimations pour certains travaux à Louisbourg. En novembre 1724, il assure au ministre Maurepas que cette association ne peut que servir les intérêts de sa charge tout en lui apportant le supplément de revenu nécessaire pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille demeurée au Canada.

De toute évidence, l'ambiance de l'île Saint-Jean plaît davantage à Catalogne que celle de Louisbourg. Il informe le ministre que les habitants de l'île, redevenue partie du domaine royal, désirent qu'il en prenne le commandement, et propose un système économique pour gérer une compagnie sur place. Cependant, le ministre n'entre pas dans ses vues et refuse d'augmenter la faible garnison de l'île.

Catalogne, trop ambitieux pour se contenter de la vie de garnison à Louisbourg, développe d'autres activités. Sur la rivière Miré (Mira River), dans l'île du Cap-Breton, il acquiert une propriété dont il exploite les carrières de pierre calcaire et le sol fertile. Il y cultive de l'orge, des céréales, plusieurs sortes de légumes, du melon et du tabac, apprenant à ses dépens que l'agriculture dans certaines régions de l'île Royale est possible mais coûteuse si la main-d'œuvre engagée est insuffisante. Néanmoins, il considère que la région de la rivière Miré pourrait faire vivre 500 familles et permettre d'élever du bétail importé avec profit.

Vraisemblablement en 1715, mais certainement pas avant l'automne de 1716, Catalogne rédige son Recueil de ce qui s'est passé en Canada au sujet de la guerre, tant des Anglais que des Iroquois, depuis l'année 1682. Ce mémoire-chronique, rédigé à partir de souvenirs et de ouï-dire, offre une version des événements de 1682 à 1716. Malgré son manque d'objectivité et l'inexactitude de certains souvenirs, il fournit des détails inédits sur les engagements militaires auxquels Catalogne a participé et revêt un grand intérêt par les jugements de valeur qu'il porte sur quelques-uns de ses contemporains.

Gédéon de Catalogne meurt à Louisbourg le 5 juillet 1729, à l'âge de soixante-cinq ans. À sa mort, il possède des propriétés à Louisbourg, sur la rivière Miré, à Québec (le fief des Prairies Marsolet) et à Montréal. Sa mémoire est aujourd'hui honorée par un parc à Montréal, près du canal de Lachine dans le quartier Saint-Henri, et par une plaque apposée sur l'édifice Ernest-Cormier, rue Saint-Vincent, dans le Vieux-Montréal, qui rappelle : « Ici vécut, à partir de 1689, Gédéon de Catalogne, ingénieur, officier et analyste qui travailla aux fortifications de Québec, des Trois-Rivières et de Louisbourg. » Une localité de l'île du Cap-Breton porte également le nom de Catalone en sa mémoire.

L'héritage de Gédéon de Catalogne dépasse largement ses réalisations militaires ou ses propriétés foncières. Ses cartes et ses plans, ses relevés de 1712 et 1715 sur les seigneuries, et son Recueil historique constituent des sources documentaires irremplaçables pour les historiens et les généalogistes. Bien que certaines de ses cartes aient été perdues – notamment celle du district de Montréal –, celles qui subsistent témoignent de la rigueur scientifique et de la vision stratégique de cet homme qui, parti d'un petit village béarnais, devint l'un des plus importants cartographes et ingénieurs de la Nouvelle-France.

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