Jean-Jacques Blaise d'Abbadie
Dernier directeur général de la Louisiane française
Jean-Jacques Blaise d'Abbadie voit le jour le 4 février 1726 au château d'Audaux, près de Navarrenx, dans le Béarn. Fils de Jean-Jacques Pascal d'Abbadie, écrivain principal puis commissaire ordinaire de la Marine, et de Marie-Anne La Coste, le jeune Jean-Jacques semble destiné à suivre les traces paternelles dans l'administration navale française. Son éducation débute au prestigieux collège d'Harcourt à Paris, institution fondée en 1280 par les frères d'Harcourt, d'où il sort diplômé en 1742 à l'âge de seize ans seulement.
Dès juillet 1742, fraîchement diplômé, Jean-Jacques rejoint son père à Rochefort. Il travaille à ses côtés au Bureau de la recette des bois et l'accompagne lors de ses visites des exploitations de bois de construction dans les maîtrises des eaux et forêts de l'intendance de Rochefort. Officiellement admis au service royal le 1er octobre 1743 comme écrivain ordinaire de la Marine, il est affecté au Bureau du contrôle du port de Rochefort. L'année suivante, il élargit son expérience en travaillant dans divers ateliers spécialisés : la mâture, la tonnellerie, les petites forges, la taillanderie et la voilerie, acquérant ainsi une connaissance pratique approfondie du fonctionnement d'un arsenal naval.
Mais la vie de Jean-Jacques ne se limite pas aux bureaux et aux ateliers. Du 12 juin 1745 au 9 mai 1746, il embarque sur le vaisseau de 74 canons Le Magnanime et participe au combat livré devant la Martinique le 31 octobre 1745, lorsque son bâtiment et le vaisseau Le Rubis défendent un convoi contre l'escadre anglaise du vice-amiral Isaac Townsend. De retour à Rochefort en 1746, il reprend ses fonctions administratives, se voyant confier la responsabilité des mêmes ateliers qu'auparavant, ainsi que du sciage des bois et de la direction de la brigade des calfats du port.
L'année 1747 marque un tournant dramatique dans sa vie. Embarqué sur le vaisseau de 74 canons L'Invincible dans la division du chef d'escadre Jacques Pierre de Taffanel de La Jonquière, il participe à une mission cruciale : escorter un important convoi à destination du Canada et de l'Inde. Le 14 mai 1747, au large du cap Ortegal, au terme d'un combat acharné contre l'escadre anglaise du contre-amiral George Anson, il est fait prisonnier. Plutôt que de subir passivement sa captivité en Angleterre, Jean-Jacques met ce temps à profit pour acquérir des connaissances utiles à la Marine française. Libéré après le traité d'Aix-la-Chapelle en 1748, il retourne à Rochefort où on lui confie jusqu'en 1750 la recette du magasin général, puis diverses responsabilités administratives incluant les visites et épreuves des munitions, les recettes extraordinaires, les revues des officiers et les paiements.
Sa compétence et son dévouement sont récompensés le 15 novembre 1751 par sa promotion au rang d'écrivain principal de la Marine, avec affectation au détail de l'artillerie. Six ans plus tard, le 1er novembre 1757, il accède au poste de commissaire ordinaire de la Marine. Entre juillet 1757 et décembre 1758, il embarque à nouveau, cette fois sur le vaisseau de 64 canons le Dragon, dans une division chargée de secourir la place de Louisbourg. Le 27 octobre 1758, il participe au combat livré au large d'Ouessant contre l'escadre anglaise de l'amiral Edward Boscawen.
Le 29 décembre 1761, à environ trente-cinq ans, Jean-Jacques Blaise d'Abbadie reçoit une nomination prestigieuse : ordonnateur de la Louisiane, poste qui fait de lui le chef administratif et premier juge du tribunal colonial. La Couronne française lui confie une mission délicate : améliorer les relations entre les ordres religieux ennemis de la colonie, les Capucins et les Jésuites, tout en administrant efficacement les affaires financières, policières et judiciaires du territoire. Promu commissaire général de la Marine le 1er janvier 1762, il s'embarque à Bordeaux en février pour rejoindre son poste. Mais le destin frappe à nouveau : au cours de la traversée, son navire est capturé par des vaisseaux de guerre anglais. Pour la deuxième fois de sa vie, Jean-Jacques se retrouve prisonnier de guerre, cette fois pendant trois mois à la Barbade, avant d'être libéré et renvoyé en France en juillet 1762.
En février 1763, Louis XV le nomme directeur général de la Louisiane, un poste créé par la consolidation des anciennes fonctions de gouverneur et d'ordonnateur. Cette nomination intervient dans un contexte géopolitique bouleversé : les traités de Fontainebleau du 3 novembre 1762 et de Paris du 10 février 1763 ont scellé le sort de la Louisiane française. D'Abbadie reçoit l'ordre de démanteler la garnison française et de préparer la colonie à l'occupation par les forces anglaises et espagnoles. Reparti en avril 1763 à bord de la frégate de 32 canons l'Aigrette, il arrive enfin à l'embouchure du Mississippi le 21 juin 1763.
Son mandat de directeur général s'avère éprouvant et complexe. En juillet, il organise le transfert du régiment d'Angoumois vers Saint-Domingue, puis se rend à Mobile pour assister les forces britanniques dans la prise de contrôle de la Floride occidentale et superviser le transfert des soldats français de la région vers les territoires français. En octobre 1764, il publie une lettre signée par Louis XV et le duc de Choiseul, datée du 21 avril 1764, informant officiellement de la cession secrète de la Louisiane à l'Espagne. Cette missive lui ordonne de livrer aux représentants espagnols le commandement et l'autorité légale du territoire louisianais, et de prendre contact avec tous les officiers, soldats et employés désireux de quitter la future Louisiane espagnole pour d'autres colonies françaises.
Dès 1764, d'Abbadie accueille les premières familles d'origine française chassées d'Acadie par les Britanniques lors de la déportation des Acadiens. Il s'efforce également de réconcilier les tribus amérindiennes hostiles – notamment les Chaktas et les Alibamous – avec les colons anglais, tout en évitant que la France ne soit entraînée dans le soulèvement de Pontiac. Lucide quant aux difficultés à venir, il écrit : « Il est à craindre que MM. Les Anglais, usant avec ces indiens de leur hauteur et mépris ordinaire, ne trouvent encore bien des difficultés pour pénétrer jusqu'ici. » Son attitude contraste avec celle des Britanniques : en Louisiane comme dans le Maine, les Français entretiennent des relations différentes avec les peuples amérindiens.
Durant cette période difficile, d'Abbadie accorde un monopole de plusieurs années pour la traite des fourrures avec les Indiens en Haute-Louisiane au négociant français Pierre Laclède et à son beau-fils René-Auguste Chouteau, qui seront tous deux à l'origine de la fondation de Saint-Louis, Missouri. Cette décision lui vaut les critiques acerbes de certains négociants de La Nouvelle-Orléans, qui l'accusent de favoriser les intérêts de Laclède-Chouteau en leur accordant des privilèges commerciaux indiens exclusifs.
Maintenant une force militaire squelettique en Louisiane bien après l'arrivée prévue des forces espagnoles, et ce malgré le manque total de soutien de la France, d'Abbadie gouverne une colonie en pleine transition. Le stress de cette situation, la tension permanente et les responsabilités écrasantes finissent par affecter gravement sa santé. En décembre 1765, il souffre de paralysie des bras, de vomissements continuels accompagnés de maux de tête et d'étourdissements terribles.
Jean-Jacques Blaise d'Abbadie meurt le 4 février 1765 à La Nouvelle-Orléans d'une attaque cérébrale, le jour même de son trente-neuvième anniversaire, avant de voir le territoire passer effectivement sous domination espagnole et avant l'arrivée de son remplaçant espagnol. Ses restes reposent dans la cathédrale Saint-Louis, dans le quartier français de La Nouvelle-Orléans. Il demeure le seul gouverneur colonial français à être mort dans la colonie de Louisiane. Un contemporain écrit alors mystérieusement : « Quelques uns prétendent que sa mort ne fut pas naturelle, je ne donnerai pas pour certain ce qui n'est basé que sur de simples conjectures, ne prétendant ajouter aucun poids aux soupçons qu'on forma contre quelques personnes. » Il est vrai que Jean-Jacques Blaise d'Abbadie n'avait pas que des amis en Louisiane.
Une rue de La Nouvelle-Orléans porte aujourd'hui son nom, bien qu'avec une légère faute d'orthographe : la rue d'Abadie. Membre adjoint de l'Académie de Marine depuis le 31 août 1752, d'Abbadie aura consacré sa vie au service de la Marine française, terminant sa carrière dans les circonstances difficiles d'une colonie en transition, témoin de la fin de l'empire français en Amérique du Nord.