Juan Martín de Pueyrredon
Un Béarnais au cœur de l'indépendance argentine
Au XVIIIe siècle, l'émigration béarnaise vers le Rio de la Plata a donné naissance à des personnalités marquantes et parmi eux figure Jean de Pueyrredon, originaire d'Issor, un petit village du Béarn. Son parcours, de son départ d'Issor à son rôle central dans l'indépendance de l'Argentine, illustre l'influence des émigrants béarnais dans l'histoire de l'Amérique latine.
Des montagnes du Béarn aux rives du Rio de la Plata
Jean de Pueyrredon naît en 1738 à Issor, un village niché dans les Pyrénées, où la communauté barétounaise entretient des liens étroits avec la vallée aragonaise de Roncal. À 15 ans, il émigre à Cadix, le port espagnol reliant les colonies américaines à l'Europe. Cadix, centre névralgique du commerce colonial, est alors en pleine effervescence. Jean s'engage dans les Gardes Wallones, un régiment royal, tandis que son frère Jacques ouvre une maison de négoce. En 1763, en récompense de ses services, Jean obtient l'autorisation de s'installer à Buenos Aires, où il fonde une maison d'exportation prospère.
En 1766, il épouse Rita O'Dogan, une jeune créole d'origine irlandaise, et s'intègre rapidement à la communauté porteña. Naturalisé, il hispanise son nom en Juan de Pueyrredon et devient un grand négociant respecté. De leur union naissent huit enfants, dont Juan Martín, qui jouera un rôle déterminant dans l'histoire de l'Argentine.
Juan Martín de Pueyrredon : Une éducation entre deux mondes
Né en 1777 à Buenos Aires, Juan Martín bénéficie d'une éducation soignée. Son père l'envoie à Paris pour compléter ses humanités, et il maîtrise bientôt l'espagnol, le français, l'anglais et le portugais. À la mort de son père, il prend les rênes des affaires familiales avec ses frères, consolidant la richesse et la notoriété des Pueyrredon auprès des habitants de Buenos Aires.
À cette époque, Buenos Aires, capitale de la vice-royauté du Rio de la Plata depuis 1778, est un centre commercial et industriel florissant. La ville, peuplée de 45 000 habitants, est un carrefour stratégique entre l'Atlantique et les territoires du Haut-Pérou (actuelle Bolivie), du Chaco, du Paraguay et de l'Uruguay. Cependant, le commerce, strictement réglementé par l'Espagne, ne satisfait ni les négociants ni les consommateurs, qui préfèrent les produits anglais introduits en contrebande.
Les invasions anglaises et l'émergence d'un leader
En juin 1806, une expédition anglaise commandée par le général Beresford s'empare de Buenos Aires. Le vice-roi Sobremonte fuit, laissant la ville aux mains des envahisseurs. Humiliés par cette débâcle, les créoles, dont Juan Martín de Pueyrredon, décident de réagir. Pueyrredon, fort de sa richesse et de son influence, lève une troupe de cavaliers et s'allie à Jacques de Liniers, un Français au service de l'Espagne, pour organiser la contre-attaque.
Le 8 août 1806, les forces de Liniers et Pueyrredon, soutenues par la population, reprennent Buenos Aires. Cet événement marque le début de la carrière politique de Pueyrredon. Le cabildo abierto (assemblée municipale extraordinaire) nomme Liniers vice-roi et envoie Pueyrredon à Madrid pour négocier avec la couronne espagnole.
Une mission diplomatique en Europe
Le voyage de Pueyrredon en Espagne est semé d'embûches. Il doit d'abord gagner un port brésilien pour échapper au blocus anglais, puis traverser l'Atlantique jusqu'à Lisbonne, avant de rejoindre Madrid. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à obtenir de concessions significatives de la part de l'Espagne, divisée par des crises politiques internes. En mars 1808, il décide de rentrer à Buenos Aires, mais son retour est retardé par des intrigues politiques et des accusations de mauvaise gestion financière.
Pendant son absence, la situation à Buenos Aires se dégrade. Liniers, isolé, est destitué, et un nouveau vice-roi, Cisneros, est nommé. Pueyrredon, de retour en 1809, est arrêté puis libéré grâce à ses soutiens. Il continue de conspirer pour l'indépendance, mais doit s'exiler à Rio de Janeiro pour échapper aux représailles.
La Révolution de Mai et l'indépendance argentine
Le 25 mai 1810, Buenos Aires se soulève contre le vice-roi Cisneros, marquant le début de la « Révolution de Mai ». Une junte patriotique est formée, et Pueyrredon est invité à y collaborer. Nommé gouverneur de Cordoba, il pacifie la région et administre avec modération. En 1811, il est nommé ‘Gouverneur-Intendant de Charcas’ (actuelle Sucre, en Bolivie), où il consolide le soutien des populations locales à la cause indépendantiste.
Cependant, la situation militaire se dégrade. Les royalistes remportent des victoires, isolant Pueyrredon à Charcas. Grâce à son ingéniosité, il parvient à sauver le trésor de Potosi, essentiel pour financer la guerre d'indépendance, et à le convoyer jusqu'à Salta. Épuisé, il démissionne en février 1812, mais son rôle dans la consolidation de l'indépendance est déjà gravé dans l'histoire.
Le Directeur suprême des Provinces Unies
En 1816, Pueyrredon est élu ‘Directeur suprême des Provinces Unies du Rio de la Plata’, devenant ainsi le premier chef d'État argentin. Il entreprend une réorganisation complète du pays : réforme fiscale, création de la Banque nationale d'Argentine, développement de l'éducation avec l'ouverture de l'Université nationale, et abolition des châtiments corporels.
Cependant, son mandat est marqué par des défis internes et externes. Les provinces, isolées, sombrent dans l'anarchie, tandis que les Portugais menacent l'Uruguay. Pueyrredon parvient à négocier avec les Portugais tout en soutenant les campagnes militaires de José de San Martín, qui libère le Chili et le Pérou. Épuisé par ces responsabilités, il démissionne en 1819 et se retire de la vie publique.
Un héritage durable
Juan Martín de Pueyrredon meurt en 1850, laissant derrière lui un héritage politique et économique considérable. Issu d'une famille béarnaise modeste, il a su s'élever jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir argentin, contribuant à l'indépendance et à la modernisation de son pays d'adoption. Son parcours témoigne de l'influence des émigrants béarnais dans l'histoire de l'Amérique latine et de leur capacité à façonner le destin des nations qu'ils ont adoptées.
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