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Marie Turonnet (1876-1959)

Une vie entre Béarn et Amérique

Marie Turonnet est née en 1876 à Lasseube, en Béarn.

Comme beaucoup de jeunes femmes de sa génération dans cette région, elle quitte la France pour aller travailler comme domestique au service de familles fortunées dans un continent qu'elle ne connaît pas. Nombre de jeunes femmes de sa génération, dans cette région de petites fermes et de grandes familles, partent alors chercher au loin ce que le pays ne leur offre pas. Mais peu, sans doute, connaîtront un parcours aussi long et aussi vaste que le sien — un demi-siècle de va-et-vient entre le Béarn, le Honduras, La Louisiane et New York, au service de deux dynasties que tout, sauf elle, semblait séparer.

 

Ce sont les circonstances autour de ses premiers emplois qui conduiront Marie sur le chemin de l’émigration au moment où elle entre au service de la famille Dutu qui habite à Pau.

Pierre Dutu originaire d’Hagetmau dans les Landes est un industriel implanté dans l’industrie de la banane au Honduras depuis deux décennies. Sa femme Emma est une béarnaise née à Arzacq. Ils sont accompagnés de deux enfants Charles et Lylianne nés au Honduras et à la Nouvelle Orléans au cours des précédents déplacements de la famille.

Le 17 décembre 1909, la famille Dutu accompagnée de Marie débarque à New York à bord du paquebot La Provence.

De New York, on prend le train jusqu'à La Nouvelle-Orléans, avant de repartir vers le Honduras.

Le Honduras et les années Dutu (1910-1914)

Le 10 août 1910, Marie embarque depuis LA Nouvelle Orléans avec la famille Dutu à bord du vapeur Orleanian, à destination de La Ceiba, sur la côte caraïbe du Honduras. Sur le même bateau se trouve un marchand d'origine basque, Juan Hirigoyen, accompagné de sa famille — une rencontre qui aura son importance par la suite.

Marie arrive donc à La Ceiba, l'un des principaux ports du pays, alors en plein essor grâce au commerce de la banane. Depuis 1832, la culture bananière avait entraîné un développement agricole et commercial considérable dans cette région du littoral caraïbe, faisant de La Ceiba l'une des villes les plus prospères du Honduras.

Les affaires de Pierre Dutu sont particulièrement prospères à cette époque, il a profité des politiques d'immigration et d'attribution de terres du gouvernement hondurien pour bâtir un vaste complexe agricole et industriel dans la région côtière nord (près de La Ceiba). Il a établi un domaine et une grande plantation, qui englobe plusieurs haciendas majeures (Palmyra, Montecristo, Corinto, Victoria) et qu’il a modestement nommé Dutuville. Pour acheminer sa production vers les ports d'exportation, il a créé sa propre compagnie de chemin de fer agricole. Il a notamment acheté des locomotives à vapeur 1901 pour quadriller ses plantations. Ne se limitant pas aux bananes, il a fondé la Great Central Mill "Abeja", un grand complexe combinant une usine de transformation sucrière et une distillerie d'alcool à Dutuville. Pour l’anecdote, c'est précisément dans ses usines à Dutuville  qu'a travaillé comme mécanicien le célèbre révolutionnaire nicaraguayen Augusto Sandino en 1922, juste avant de lancer sa guérilla.

Le mode de vie de Marie durant ces années suit le rythme de la famille Dutu, qui effectue des séjours réguliers dans sa résidence de La Nouvelle-Orléans. Marie les accompagne à ces occasions, comme lors d'une traversée en décembre 1911, sans doute pour passer les fêtes de fin d'année en Louisiane.

En 1912, elle refait le trajet ; sur la liste des passagers du même bateau figure de nouveau Jean Hirigoyen, le marchand basque croisé deux ans plus tôt. Hirigoyen figure parmi les premiers propriétaires fonciers privés et concessionnaires qui exerçaient leurs activités dans la région de La Ceiba avant que les grands monopoles d'entreprise n'en prennent le contrôle total. Il faisait frapper à son nom des jetons de commerce, une monnaie privée que certaines entreprises émettaient dans les pays où les petites coupures manquaient.

L'incendie de La Ceiba (1914)

Le 7 mars 1914, La Ceiba est ravagée par un incendie d'une ampleur exceptionnelle, considéré comme l'une des plus grandes catastrophes de l'histoire de la ville. Le contexte dans lequel survient ce sinistre est marqué par de fortes tensions. L'essor économique lié à l'exportation de la banane avait attiré de grandes compagnies étrangères et généré d'importants conflits sociaux et politiques. La ville, toujours largement construite en bois, offrait un terrain propice à la propagation rapide du feu.

Selon les analyses historiques disponibles, l'incendie n'aurait pas été accidentel. Il aurait été déclenché volontairement pendant des troubles sociaux et des manifestations politiques, et se serait déclaré dans le bâtiment municipal. Comme lors d'un précédent incendie survenu en 1903, l'un des objectifs visés semble avoir été la destruction des registres fonciers et des titres de propriété des terres communales, les ejidos, afin d'effacer les droits de propriété existants.

Les flammes ont détruit la quasi-totalité du centre de la ville, qui se relevait à peine du sinistre précédent. Une partie de la population et des historiens locaux ont pointé la responsabilité de la compagnie américaine Vaccaro Brothers & Company, la destruction des registres publics facilitant, selon eux, la revendication ultérieure de terres agricoles au détriment des propriétaires locaux.

Face aux pertes matérielles et à l’agitation sociale ambiante, Pierre Dutu décide de rapatrier sa famille en France. La famille au complet repart donc pour la France, et Marie avec elle.

Pierre Dutu reviendra assez rapidement pour reprendre en main ses affaires et deviendra bientôt agent consulaire représentant des intérêts français.

Il reviendra définitivement à Pau, fortune faite, une dizaine d’années plus tard et deviendra conseiller municipal de la ville.

Retour aux Amériques et entrée au service des Rathborne (1915)

Après un bref séjour en France, Marie repart pour les États-Unis. Le 30 janvier 1915, elle arrive à New York à bord du Niagara, en provenance du Havre. Sur sa fiche d'immigration, elle déclare avoir déjà séjourné aux États-Unis entre 1910 et 1914, et indique se rendre chez un ami, Jean Hirigoyen, domicilié au 623 Toulouse Street, à La Nouvelle-Orléans. Elle ne travaille désormais plus pour la famille Dutu.

C'est à La Nouvelle-Orléans qu'elle entre au service d'une autre famille, les Rathborne, dont le destin croisera durablement le sien. Cette dynastie s'est bâtie à partir de 1889, lorsque Joseph Rathborne s'installe à La Nouvelle-Orléans et fonde la Louisiana Cypress Lumber Company, sur un site bordé par le Mississippi et par ce qui deviendra le canal de Harvey. Dans les années 1920, l'entreprise familiale, spécialisée dans le bois de cyprès et la gestion de vastes terrains, occupe une place de premier plan dans l'économie régionale. Joseph Rathborne (1844-1923) dirige les intérêts familiaux jusqu'à sa mort, puis son fils, Joseph Cornelius Rathborne, qui s'implique également dans l’immobilier et les milieux bancaires de la région.

Le recensement fédéral de 1920 fixe un instant ce moment de sa vie : Marie y figure parmi trois domestiques françaises au service de la famille, alors installée dans son domaine de « Refuge Plantation », à Harvey, sur la rive gauche du Mississippi, en face du Vieux Carré français.

Westbury et Pelican Farm

                                                             Au début des années 1920, les jeunes membres de la famille, Joseph Cornelius Rathborne et son épouse Nancy, font construire une demeure à Westbury, sur Long Island, non loin de New York. Marie les suit dans cette nouvelle résidence, baptisée « Pelican Farm », et la famille partage désormais son temps entre ses deux propriétés, celle de Harvey et celle de Westbury. Mais Cornelius apprécie particulièrement cette nouvelle maison pour l’espace et les équipements qui lui permettent de pratiquer son sport favori le polo, il est un joueur de très bon niveau et a participé à des compétitions en Argentine et en Inde.

La construction de Pelican Farm a fait l'objet d'un article de presse de l'époque, qui décrit une propriété conçue avec soin sur plus d'un an de préparation. L'architecte W. Lawrence Bottomley a dessiné une maison de style georgien inspiré du Maryland, d'où était originaire Mrs Rathborne, tandis que le nom de la propriété renvoyait à la Louisiane de Cornelius Rathborne. Le domaine comprenait un manège, un terrain d'exercice, une piste, une écurie, ainsi qu'une piscine aménagée à partir d'un marécage asséché et un court de squash au sous-sol. Cornelius Rathborne, chasseur de gros gibier, avait fait décorer la salle à manger de fresques murales réalisées par le peintre D. C. Sindona, inspirées de gravures du XIXe siècle représentant des scènes de chasse en Inde.

Le dernier voyage

Vers 1930, après quinze ans d'absence elle effectue un court séjour en France probablement pour régler quelques problèmes de succession suite au décès de sa mère. Puis c'est le retour vers la Louisiane. Elle embarque à bord du De La Salle, qui relie directement Le Havre à La Nouvelle-Orléans : départ le 9 octobre, arrivée le 2 novembre. Sur les documents de voyage, la destination annoncée est le domicile de Mrs Rathborne, à Harvey.

Le drame de 1953 et le retour définitif

Le 14 février 1953, Nancy Rathborne trouve la mort dans un accident d'avion survenu au large de Miami suite à un séjour à Cuba.

Un article de presse rapporte que la garde côtière a repéré l'épave qui se trouvait à environ 19 km au sud de l'entrée du port de Mobile. L'eau y est profonde de 85 pieds (environ 26 mètres). On pense que les débris sont dispersés sur une zone de 175 miles carrés (environ 453 km²) dans les eaux infestées de requins du golfe. Trois radeaux de sauvetage et divers objets personnels ont été repérés flottant à la surface, ce qui indique que les passagers ont tenté de quitter l'avion après l'amerrissage forcé. Des avions et des bateaux des bases de la Garde côtière en Floride, en Louisiane et dans le Mississippi ont rejoint les recherches pour retrouver l'épave et d'éventuels survivants. Aucun n’a été retrouvé.

Marie, qui lui était particulièrement attachée, décide alors de rentrer définitivement en France. Cette disparition marque la fin d'un lien noué près de quarante ans plus tôt.

Les dernières années

De retour au pays, Marie s'installe avec sa sœur, Marie-Jeanne, dans la maison familiale des « Côtes blanches », à Lasseube — la maison d'où tout était parti, en 1909. C'est là qu'elle meurt en 1959, au terme d'une vie passée pour l'essentiel au service de deux familles, entre le Honduras, la Louisiane et Long Island, sans jamais cesser d'appartenir à ce coin du Béarn.

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