Paul Turonnet et Marie Larrieu, une histoire franco-américaine
Un fils d'Ogeu
Paul Turonnet naît en 1879 à Ogeu-les-Bains, un village du Béarn niché au pied des Pyrénées. On sait peu de choses de son enfance ni de son milieu familial, mais comme beaucoup de jeunes gens de sa génération originaires de cette région, il choisit, au tournant du siècle, de tenter sa chance en Amérique. L'émigration béarnaise vers la Californie n'a alors rien d'exceptionnel : des réseaux de familles et de villages entiers s'y sont déjà constitués, portés par le souvenir des premiers pionniers partis chercher fortune dans l'élevage ou le commerce.
C'est dans ce mouvement que Paul embarque au Havre en novembre 1903, à bord du vaisseau La Bretagne. Il a vingt-quatre ans. Sur le même bateau se trouve une jeune femme de vingt-deux ans, Marie Larrieu, originaire de Louvie-Juzon, village voisin d'Ogeu. Les registres ne permettent pas de savoir s'ils se connaissaient déjà avant la traversée, mais le hasard — ou une relation antérieure restée sans trace écrite — les réunit sur ce même paquebot. Le navire arrive à New York le 22 novembre 1903, la destination annoncée sur la liste des passagers étant la Californie
Les débuts à Alameda
Les deux jeunes gens rejoignent la baie de San Francisco et s'installent à Alameda près d’Oakland. Le 9 juillet 1905, ils se marient dans le comté d'Alameda. Deux ans plus tard, le 26 avril 1907, naît leur fils unique, Edmond Paul Turonnet
Le recensement fédéral de 1910 permet de préciser leur situation : la famille est domiciliée sur Lydia Street, à Alameda, près d'Oakland. Paul y travaille comme polisher dans une blanchisserie, un métier aujourd'hui disparu qui consistait à donner leur brillant aux cols et poignets de chemise amidonnés à l'aide d'une machine à polir — un travail qui demandait un certain savoir-faire technique, puisqu'il fallait doser chaleur et pression sans brûler ni jaunir le tissu. Marie, de son côté, est repasseuse.
À cette date, Paul est encore recensé comme étranger (alien), n'ayant pas entamé de démarche de naturalisation.
Le retour forcé en France et la guerre
En 1914, alors que la guerre éclate en Europe, Paul n'a toujours pas acquis la nationalité américaine. Il reste donc soumis aux obligations militaires françaises et reçoit son ordre de mobilisation générale. Pour un homme installé depuis dix ans en Californie, marié et père d'un enfant de sept ans, cet ordre signifie l'abandon brutal d'une vie tout juste construite. La famille au complet quitte la Californie pour la France : Marie et le petit Edmond s'installent à Louvie chez les parents de Marie, pendant que Paul, âgé de trente-cinq ans, rejoint son unité.
Il est incorporé au 276e régiment d'infanterie, une unité de réserve créée en août 1914 à partir des cadres du 76e RI, et qui comptera dans ses rangs, entre autres, l'écrivain Charles Péguy, tué dès le 5 septembre 1914. Paul prend part à la bataille de la Marne ce même mois. Le régiment est ensuite engagé en janvier 1915 dans l'attaque de Crouy, près de Soissons, une offensive qui tourne mal : après un repli précipité, le 276e y perd 750 tués et 600 prisonniers en quelques jours. Reconstitué, le régiment retourne au combat en Artois en mai 1915, puis dans le secteur de Pontavert, au sud du Chemin des Dames, à partir de la fin de l'année.
C'est dans ce secteur, entre l'Aisne et le plateau de Californie, que se joue l'épisode qui met fin à la guerre de Paul. Le 10 mars 1916, au Bois des Buttes, un bombardement d'une intensité inhabituelle s'abat dès huit heures du matin sur les positions françaises, réduisant tranchées et abris à néant et coupant toute liaison avec l'arrière. En fin d'après-midi, précédée d'obus lacrymogènes puis d'un barrage roulant, l'infanterie allemande submerge le bois, défendu par le 6e bataillon du régiment. Malgré une contre-attaque lancée le soir même puis renouvelée le lendemain, la position reste aux mains de l'ennemi. Le régiment perd près de neuf cents hommes ce jour-là, tués, blessés ou capturés — Paul figure parmi les quelque six cents prisonniers pris à cette occasion.
Commence alors une captivité qui durera plus de deux ans et demi, jusqu'à la fin du conflit. Paul est conduit au camp de Münster, en Westphalie, à quelques kilomètres de la frontière néerlandaise. Trois camps distincts existaient alors autour de la ville — Münster I, II et III —, qui ont accueilli au total plus de quatre-vingt-dix mille prisonniers pendant la guerre, dont une majorité de Français arrivés dès septembre 1914. Les tout premiers temps de ces camps avaient été particulièrement rudes : faute de baraquements en nombre suffisant, les prisonniers avaient dû, selon les témoignages de l'époque, creuser des abris de fortune dans la terre pour se protéger.
La vie quotidienne, marquée par une discipline stricte, la promiscuité et des conditions sanitaires précaires, s'est ensuite organisée autour du travail forcé, une grande partie des prisonniers étant employée dans des kommandos extérieurs, mines ou exploitations agricoles, en dépit des dispositions de la convention de La Haye qui l'interdisaient en principe à proximité du front. Des accords internationaux conclus entre 1917 et 1918 amélioreront progressivement le sort des prisonniers, sans que l'on sache dans quelle mesure Paul en a personnellement bénéficié — aucun document ne précise dans lequel des trois camps il a été détenu ni les tâches qui lui ont été confiées. Sa libération n'intervient qu'après la signature de l'armistice, le 11 novembre 1918. Le rapatriement des centaines de milliers de prisonniers français retenus en Allemagne, prévu par les clauses de l'armistice, s'étale sur plusieurs mois et ne s'achève qu'en janvier 1919. Paul, démobilisé, ne retrouve donc le sol américain qu'au printemps suivant.
Une famille séparée par l'Atlantique
Pendant la captivité de Paul, Marie prend une décision qui dit quelque chose de sa détermination : en 1917, sans nouvelles certaines du sort réservé à son mari, elle choisit de rentrer aux États-Unis avec Edmond. Elle embarque à Bordeaux à bord du Chicago, qui arrive à New York le 12 août 1917, et rejoint Oakland.
Paul, lui, doit attendre l'armistice de novembre 1918 pour être libéré. Démobilisé, il retraverse l'Atlantique et arrive à son tour à New York le 5 mai 1919, à bord de La Savoie, en provenance du Havre. Cinq années séparent son départ de son retour en Californie — cinq années marquées par la guerre, la captivité, et l'éloignement d'une famille reconstituée entre-temps sur un autre continent
Naturalisation et vie professionnelle
De retour à Oakland, Paul reprend son ancien métier dans la blanchisserie. Le recensement de 1920 le décrit comme separator, poste clé dans l'organisation en chaîne des blanchisseries industrielles de l'époque : il revenait au trieur de classer le linge par matière, par couleur et par degré de saleté, afin de constituer des lots homogènes adaptés aux machines à laver industrielles.
Il engage sa démarche de naturalisation en 1921 et l'obtient en 1927, devenant officiellement citoyen américain à quarante-huit ans. Une erreur de transcription transforme désormais le nom de famille en « TUROUNET ».
Cependant les grossiers sabots qu’il a du se confectionner pendant sa captivité lui ont durablement meurtri les pieds et il a maintenant du mal à supporter les stations debout prolongées près de machines chauffées dans la blanchisserie. C'est donc au milieu des années 20 qu'il change d'orientation professionnelle : le recensement de 1930 le montre gérant, avec Marie, de l'Hôtel Lark sur la 22e rue à Alameda. Le couple, alors âgé d'une cinquantaine d'années, dirige ensemble cet établissement.
Les vignobles Wente
La dernière partie de la carrière de Paul et une nouvelle orientation au début des années 40 qui le conduit vers un secteur plus prestigieux : il devient employé des vignobles Wente, dans la vallée de Livermore, l'un des domaines viticoles les plus réputés de Californie. On prétend que Karl Wente ne faisait confiance à personne d’autre que Paul pour la taille de ses vignes.
Paul et Marie vivent désormais à Livermore, une région campagnarde plus proche de leur Béarn natal que ne l’étaient les faubourgs de San Francisco et d’Oakland ou ils vivaient depuis plusieurs décennies.
Cette petite ville qui comptait à l’époque moins de 5.000 habitants est aujourd’hui mondialement connue pour cette particularité : sa caserne de pompiers détient l'Ampoule centenaire, l'ampoule à filament la plus vieille du monde, celle-ci date de 1901 et illumine en permanence l'intérieur du garage de la caserne et elle brille encore aujourd’hui…
Paul travaille dans les vignobles Wente jusqu'à sa retraite, prise en 1949.
Fin de vie et postérité
1956
La famille réunie pour le 75è anniversaire de Marie
Paul Turonnet meurt le 22 janvier 1960 à Livermore, à l'âge de quatre-vingts ans. Son avis de décès, publié dans la presse locale, le présente comme l'époux bien-aimé de Maria Turounet, père d'Edmond Turounet de San Leandro, et mentionne sa qualité de membre des French War Veterans de San Francisco et de L'Union Française d'Oakland — deux associations qui rassemblaient les vétérans et expatriés français de la région. Ses obsèques ont lieu le 25 janvier à Livermore, suivies d'une messe de requiem à l'église Saint-Michel et de l'inhumation au cimetière du Holy Sepulchre, à Hayward.
Marie lui survit dix ans et meurt en 1970 à San Francisco, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Le couple repose aujourd'hui sous une même pierre tombale au cimetière du Holy Sepulchre.
Leur fils Edmond, né en Californie et élevé pour partie en France pendant la guerre, poursuit sa scolarité à l'Oakland Technical High School, dont il sort diplômé en 1927 — la même année où son père obtient sa naturalisation américaine. Une génération achève ainsi, sur le sol américain, le parcours entamé par Paul et Marie quand ils avaient quitté le Béarn en 1903.