De Lucq de Béarn à l'Argentine
La famille Pétreigne (1829-2012)
Récit chronologique
D'après l'article d'André Pétreigne (Revue Partir, n°6, septembre 2012), sources : archives départementales, correspondances familiales (1932-1957) et enquêtes de terrain menées à Rauch et Tres Arroyos en 2001, 2004 et 2007.
Le Béarn rural, avant le départ
Dans les années 1860-1880, la famille Pétreigne exploite à Lucq de Béarn une petite propriété d'une quinzaine d'hectares, dont seulement 5 à 6 sont cultivables (2 ha de maïs, 1 ha de blé, environ 50 ares de vigne), le reste étant pacages pentus, landes et bois. L'élevage se limite à 8 ou 10 vaches et quelques cochons, poules, canards et lapins. L'économie locale repose largement sur le troc plutôt que sur la monnaie : quelques sacs de blé et des fagots de bois se changent en pain chez le boulanger, les œufs en sucre, cassonade, chicorée, huile ou sel chez l'épicier. Aux saisons de culture et de récolte, toute la famille est mobilisée, avec l'entraide des voisins.
Le travail est entièrement manuel, sans aucune mécanisation ; la traction des outils est assurée par des attelages de bœufs et de vaches mis au joug. On ne mange de la viande que les jours de fête — la poule au pot — le quotidien reposant sur la garbure et le lard ; une sardine séchée ou un œuf frit se partagent entre plusieurs. Faute de vêtements ou de chaussures en nombre suffisant, les membres d'une même fratrie se relaient parfois pour aller à la messe dominicale. C'est dans ce dénuement matériel — la génération de l'aïeul compte neuf frères et sœurs — que grandissent les cinq enfants Pétreigne qui émigreront : Julie (née le 21 novembre 1869), Jean-Denis (7 octobre 1871), Charles (4 novembre 1873), Ursule (25 juillet 1876) et André (30 novembre 1880).
À cette pauvreté s'ajoute, vers 1870 — au moment de la colonisation de l'Algérie et de la guerre contre l'Allemagne —, l'angoisse du service militaire, alors tiré au sort et pouvant atteindre sept années de conscription. Les familles aisées peuvent racheter le sort défavorable de leur fils en payant les services d'un jeune homme d'origine modeste : une pratique qui nourrit une forte appréhension chez les jeunes ruraux, sans échappatoire possible pour les plus pauvres.
C'est dans ces mêmes décennies que les pays neufs des Amériques, immenses et peu peuplés, recherchent une main-d'œuvre volontaire et bon marché pour défricher des terres vierges ou garder les troupeaux de bovins et d'ovins qui y sont introduits. L'Argentine est l'un de ces pays. À partir de 1850 environ s'organise un véritable recrutement de l'émigration, relayé localement par des agents d’émigration (Laplace à Navarrenx, Paillous à Monein) qui préparent ce que l'on appelait alors « la traversée », un voyage en bateau de plusieurs semaines. Sur place, l'accueil réservé par les premiers immigrants est rudimentaire, mais l'essentiel est d'avoir du travail et l'espoir d'un avenir meilleur qu'en Béarn. Pour le seul village de Lucq de Béarn, on dénombre ainsi près de 500 départs vers les Amériques entre 1850 et 1900, dont près de 400 vers l'Argentine.
Le précurseur : Daniel (vers 1850)
Le premier à partir est Daniel Pétreigne, né le 24 janvier 1829 à Lucq de Béarn, oncle des cinq émigrants suivants. Il quitte vraisemblablement le pays vers 1850, précédant ainsi ses neveux et nièces de plusieurs décennies. Son départ est resté longtemps ignoré de la famille : il n'a été révélé qu'en juin 2003, lors de la découverte, aux archives départementales, d'un acte de succession de 1861 consécutif au décès de son père Vincent Pétreigne.
Malgré les recherches menées auprès des cousins argentins, aucune trace de Daniel n'a pu être retrouvée sur place. Compte tenu du contexte très difficile réservé aux immigrants à cette époque, la famille envisage qu'il ait pu, peut-être, regagner l'Uruguay, ou connaître une fin tragique. Une question demeure également sans réponse : a-t-il rencontré là-bas Arnaud Serramida, cousin de sa mère, originaire d'Ogenne-Camptort et né le 18 mai 1835, lui-même parti de Bordeaux en 1855 ? C'est en tout cas dans la ferme de ce même Arnaud Serramida, à Rauch, que se retrouveront quarante ans plus tard les neveux et nièces de Daniel.
Julie, première des cinq à partir (1887)
En 1887, Julie Pétreigne embarque à Bordeaux à bord de « L'Équateur » avec trois amies de Lucq. Après une escale à Montevideo, elles rejoignent Buenos Aires et logent à la pension « la Espumadera ». En 1892, à Rauch, elle épouse Jeandin Massigoge, veuf lucquois émigré en 1875, exploitant à Indio Rico (près de Coronel Pringles) une ferme de 5 000 hectares. Julie avait déjà eu, avant son mariage, un fils naturel, Germain, élevé par Arnaud Serramida ; elle aura ensuite cinq autres enfants. Elle meurt le 5 janvier 1950.
Jean-Denis et Charles rejoignent leur sœur (1891)
Le 5 janvier 1891, Jean-Denis (Denis, né en 1871) et Charles Pétreigne (né en 1873) embarquent à leur tour à Bordeaux, à bord du vapeur « Brésil ». Débarqués à Puerto Madero — le vieux port, aujourd'hui quartier typique de Buenos Aires —, ils logent dans un hôtel prévu pour l'hébergement provisoire des émigrés, où ils retrouvent leur sœur Julie. Tous trois prennent ensuite le train jusqu'à la ville de Dolores, puis achèvent le trajet en diligence jusqu'à Rauch, à la ferme d'Arnaud Serramida.
Denis débute comme ouvrier agricole (péon) aux côtés de son frère Charles, avant de louer une ferme pour y élever des brebis avec un filleul non apparenté. Resté célibataire, il tombe malade et finit ses jours chez sa sœur Julie, à qui il fait donation de ses biens. Il meurt en 1935 et est enterré à Tres Arroyos.
Charles, après une dizaine d'années comme péon à la ferme d'Arnaud Serramida — devenue depuis le campo Davancens, famille originaire de Jasses —, s'associe avec Vincent Lamarche-Millager, autre Lucquois, pour louer 1 300 hectares destinés à l'élevage du bétail. Cette association prend fin en 1908, année où Charles achète sa propre estancia et fait bâtir sa maison, « La Perla », la même année que son mariage. Charles et Vincent Lamarche-Millager épousent les deux sœurs Espondaburu, dont le père, Guillaume, était originaire de Bussunarits-Sarasquette, et la mère, Gracieuse, de Lécumberry, villages proches de Saint-Jean-Pied-de-Port
Un document d'époque, intitulé « Sociedad Francesa de Socorros Mutuos », décrit Charles comme un homme cordial, aux manières attrayantes et doté d'une capacité de travail peu commune. Il meurt le 10 avril 1950 ; son estancia « La Perla » est reprise par son fils Pedro Horacio. La malle en bois qui a servi à Charles lors de son émigration, ainsi que le pot en métal utilisé pour préparer la mousse à raser, ont été conservés par ses descendants. Charles a eu six enfants, dont Elvira Lamarche, Célina Garralda, Arnaldo et Pedro Horacio, né le 4 septembre 1920.
Élément notable de cette même génération élargie : un neveu d'Arnaud Serramida, Jean-Pierre Sarramida, émigre également et se marie à Rauch avec Emilienne, fille de son oncle — un mariage qui resserre encore les liens entre les deux familles, dont la maison Pétreigne de Lucq de Béarn est le berceau des Serramida.
Ursule et André, les derniers du départ (1899)
Le 27 octobre 1899, Ursule (née le 25 juillet 1876) et André Pétreigne (né le 30 novembre 1880) partent à leur tour.
Ursule épouse Ferrari, commerçant à Buenos Aires, et meurt le 1er juillet 1909 des suites d'un accouchement, laissant trois enfants — Roberto, Julio et Laeticia — qui seront accueillis chez leur oncle Charles. Ses descendants actuels sont deux petites-filles, filles de Laeticia Irungaray : Thérésita, mariée, et Irma, célibataire, toutes deux installées à Rauch. Irma exploite seule une ferme de soixante-dix vaches.
André reste péon aux côtés de son frère Charles à Rauch. Sa fiancée étant décédée, il demeure célibataire ; on dit de lui qu'il était à la pointe du modernisme agricole de son temps. À partir de 1932, il devient le correspondant attitré de la famille restée en Béarn : les lettres qu'il adresse jusqu'en 1957, d'abord à sa nièce puis à sa grand-nièce, ont été conservées. Il meurt le 20 septembre 1957. À sa mort, le relais de la correspondance est repris par sa petite-nièce Elisa Massigoge, fille de Julia (de Tres Arroyos), puis par Lita Schnaiderman, nièce d'Elisa et fille de Julia Messina, sœur d'Elisa
La génération suivante : Pedro Horacio Pétreigne (1920-2011)
Né le 4 septembre 1920, fils de Charles, Pedro Horacio Pétreigne reprend l'estancia « La Perla » et poursuit la correspondance avec la famille française dans les années 1930. Il épouse Elsa Laborde, petite-fille de Romain Lamarche (lui-même frère de l'associé Vincent). Maire de Rauch (15 000 habitants, 430 000 hectares) de 1962 à 1966, il est destitué par la dictature militaire puis réélu de 1973 à 1976. Il meurt le 13 janvier 2011, à 90 ans. Son fils Jorge, vétérinaire, sera à son tour maire de Rauch jusqu'à fin 2003.
Du côté d'Ursule, sa fille Elvira Pétreigne épouse Juan-Emilio Lamarche, fils de Romain ; elle meurt en juin 2004 à Ayacucho.
Du côté de Julie, sa fille cadette Julia meurt le 1er novembre 2004, à 95 ans, à Tres Arroyos ; les descendants de son fils naturel Germain (Nestor, Enrique et Osvaldo Pétreigne) vivent à Rauch et à Las Flores.
Les retrouvailles familiales (2001-2007)
C'est grâce à trois voyages effectués en Argentine — à Rauch et Tres Arroyos, en novembre 2001, avril 2004 et novembre 2007 — que la famille restée en France a pu reconstituer le parcours de ces cinq émigrants et de leurs descendances, en complétant ce qu'elle savait déjà par les correspondances entretenues depuis leur départ. La première visite, en 2001, permet notamment de rencontrer Julia à Tres Arroyos ainsi que Nestor et Enrique, descendants de Germain, à Rauch. La dernière, en 2007, permet de retrouver Osvaldo, l'autre descendant de Germain resté dans l'ombre, à Las Flores.
Ces retrouvailles, complétées par la découverte archivistique de 2003 concernant Daniel et par les copies de lettres d'André conservées de 1932 à 1957, ont permis de reconstituer l'essentiel de cette histoire familiale.
Lire l'histoire complète dans Partir n° 6